Formation de haut niveau "Paysage" : 23 mars 2017

AHLeGall, mercredi 26 avril 2017 - 09:15:32

Thème de la journée : Agriculture et paysage
Lieu : salle de conférence de l'OSUR, université de Rennes 1, campus de Beaulieu, RDC du bâtiment 14B

Accueil à partir de 9:30 - Début de la formation à 10:00 - Fin 16:30


Animatrice : Annie Antoine (Université de Rennes 2)

Programme

Cette journée sera consacrée à évoquer les liens existant entre les systèmes agraires et le paysage. Deux communications seront consacrées à l’organisation du paysage en liaison avec la pratique de l’élevage. Une table ronde sera ensuite organisée rassemblant les deux intervenants de la matinée et des spécialistes de l’observation des mutations contemporaines de l’agriculture. Elle aura pour but de mesurer l’impact actuel des pratiques agricoles sur le paysage et de le comparer avec l’impact qu’eurent les premiers agriculteurs/éleveurs, ceux qui ont construit les premiers paysages humanisés.


Les participants sont invités à proposer à l’avance des questions pour animer la table ronde en écrivant à :
"annie.antoine@univ-rennes2.fr"



Matin - Deux communications

Marie Balasse : Des moutons sur le rivage, un héritage plurimillénaire dans les Orcades

Marie Balasse est archéozoologue, chargée de recherche au CNRS dans l'UMR 7209 « Archéozoologie, archéobotanique: sociétés, pratiques, environnement » au Muséum national d'Histoire naturelle (Paris). Elle travaille sur les pratiques d'élevage en Préhistoire européenne : systèmes zootechniques, implantation de l'élevage dans le paysage, interaction entre élevage et agriculture. Elle met en oeuvre une approche interdisciplinaire : son outil d'analyse principal est la biogéochimie isotopique des restes animaux.



Le mouton North-Ronaldsay est une race endémique de l’île la plus septentrionale des Orcades. Il vit sur le rivage en se nourrissant exclusivement d’algues marines. Au XIXe siècle suite à l’effondrement de l’industrie des algues brunes, une réorientation de l’économie de l’île vers l’agriculture ordonna la protection des terres cultivées par le confinement des moutons sur le rivage et vit la mise en place d’une gestion communale du cheptel (création de la sheep court). Une digue de pierres sèches encerclant l’île (sheep dike) fut construite en 1832 ; elle est aujourd’hui classée aux Monuments historiques d’Ecosse. Son histoire et celle de la race ovine sont intimement liées : les moutons confinés sur le rivage se sont adaptés physiologiquement à cette alimentation d’algues, qui fait la particularité de la race. Des initiatives ont vu le jour ces dernières années ayant pour objectif de maintenir ce double héritage : la race, qui ne perdure que parce qu’elle est confinée sur le rivage par la digue ; la digue qui ne perdure que parce qu’elle est entretenue par les éleveurs, selon des règles établies par la sheep court.
Si l’historicité de l’héritage est établi, avec pour jalon principal la construction de la digue au XIXe siècle, une profondeur temporelle plurimillénaire a été récemment donnée à l’existence de moutons mangeurs d’algues dans les Orcades. L’archéozoologie avait démontré la présence d’un élevage ovin sur l’archipel dès la première moitié du 4e millénaire avant notre ère. Des recherches sont actuellement menées sur les modalités de cet élevage, dont l’implantation initiale dans l’archipel a pu représenter un challenge pour les éleveurs du Néolithique. L’analyse biogéochimique de dents de moutons archéologiques permet de reconstituer l’histoire de la consommation d’algues par les moutons : celle-ci n’est pas décelée dans les premiers temps de l’installation des éleveurs au 4e millénaire ; à partir du 3e millénaire elle devient, dans certains contextes, systématique. Ce cas d’étude illustre à la fois comment un élevage s’adapte à un paysage, et comment un paysage est façonné par l’élevage.

Sébastien Lepetz (MNHN) : Élevage et paysage animal dans les campagnes de Gaule romaine

UMR 7209 Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques, environnements.
CNRS/ Muséum national d’Histoire naturelle, Paris

Un résumé de la communication sera mis en ligne dans quelques jours


Après midi - Table ronde
Mesurer l’impact des mutations des systèmes agricoles sur les paysages ruraux

Pierre Dupraz (UMR1302, SMART LERECO, Agrocampus Ouest-INRA) : Déterminants économiques des paysages agricoles

Les paysages agricoles découlent des aménagements fonciers associés à la succession des choix productifs des agriculteurs. Même si chaque génération d’agriculteurs hérite largement du paysage qui constitue son espace et son outil de travail, elle tend à l’adapter à ses choix productifs dès lors que cette adaptation est moins coûteuse que les bénéfices qu’elle génère. À court terme le paysage est un capital fixe qui conditionne les choix productifs. À long terme il évolue avec les adaptations successives telles que les remembrements, drainages, dispositifs d’irrigation et de clôtures, abandons d’espaces moins productifs par l’agriculture. Ce sont donc les déterminants de long terme des choix productifs agricoles qui vont susciter des modifications profondes et durables du paysage. Les principaux déterminants économiques sont les débouchés des productions, leurs prix et les prix relatifs des facteurs de production. Depuis le milieu du siècle dernier, les déterminants fondamentaux sont l’accroissement démographique et la croissance économique qui régissent la demande alimentaire, textile et énergétique en quantité et en qualité. Les déterminants importants pour l’agriculture sont le prix du travail qui a cru plus vite que celui tous les autres facteurs de production agricoles jusqu’en 2005 environ, le prix de l’énergie et donc des engrais minéraux, et les coûts de transports qui ont décru de manière continue, non seulement en raison du faible prix relatif de l’énergie, mais aussi de l’amélioration des infrastructures et matériels de transports. L’abaissement des coûts de transport est central dans le mouvement de spécialisation des exploitations agricoles et des régions dans certaines productions. En effet dès que la différence des coûts de production d’une denrée entre deux régions est plus grande que le coût de transport, la région la plus compétitive pour cette denrée se spécialise dans sa production, au détriment des autres productions. Cela vaut également pour la division des tâches au sein des chaînes de valeurs ou filières : produire l’aliment du bétail est devenu un métier différent du métier d’éleveur. Les deux métiers peuvent coexister sur la même exploitation, mais pas nécessairement s’il est plus rentable de faire autrement en important l’aliment d’une région plus favorable à sa production. Les changements institutionnels et politiques ont accompagné l’élargissement des marchés motivés par l’abaissement des coûts de transports : élargissements successifs de l’Union européenne, instauration du marché unique européen et accords de libre-échange. Les prix relatifs du travail et de l’énergie expliquent, avec les économies d’échelle réalisées dans l’industrie des matériels et intrants agricoles, le mouvement de mécanisation, motorisation et d’automatisation de l’agriculture. Ce mouvement séculaire permet d’économiser le travail agricole qui constitue le facteur de production le plus cher et dont le prix augmentait le plus vite jusqu’à récemment. L’utilisation de ces matériels et automates a des conséquences paysagères directes comme l’élargissement des parcelles, des voies de circulations et la réduction du pâturage. Ces rapports de prix ont des effets induits durables sur le progrès technique : la recherche-développement travaille pour abaisser les coûts de production des matériels et intrants se substituant au travail, les rendant ainsi encore moins chers. La politique agricole commune a longtemps accompagné ce mouvement en garantissant des prix prévisibles, bien que continuellement à la baisse, et en subventionnant les améliorations foncières et matérielles. Depuis les années 1990, de nouveaux rapports de prix émergent : l’accès à l’environnement devient de plus en plus couteux pour les agriculteurs ; comme la croissance économique par habitant, le coût du travail stagne et pourrait désormais croître moins vite que celui de l’énergie dont les ressources fossiles sont limitées. Ce nouveau contexte est favorable à une nouvelle organisation du paysage agricole dont les services écosystèmiques trouveraient une valeur plus élevée comme facteurs de production agricole et forestière, en substitution d’intrants industriels selon les vœux de l’agroécologie et de l’agroforesterie. La preuve de leur rentabilité n’est pas encore généralisée. Elle dépend aussi de l’organisation spatiale des filières agroalimentaires et des débouchés pour de nouvelles productions agricoles dans chaque localité.

Thomas Houet (LETG-Rennes-COSTEL, université de Rennes 2) : Apports de la rétro-observation longue et courte durée pour la modélisation prospective du paysage: exemple d'une vallée agropastorale Pyrénéenne

Thomas Houet est chargé de recherche au CNRS depuis 2007. Il est géographe et travaille sur l'évolution passée et future des paysages. Géomaticien de formation, il utilise la télédétection pour reconstruire les dynamiques des paysages et caractériser les processus et les facteurs explicatifs des changements observées au cours des 50 à 60 dernières années. Il co-construit avec les acteurs des scénarios prospectifs pour alimenter des modèles de simulation spatiale des changements d'occupation et d'usages du sol. Les cartes produites pour des horizons temporels allant de 2030 à 2100 sont destinés à alimenter des modèles d'évaluation des impacts environnementaux. La méthode de modélisation prospective proposée a ainsi été testée sur des milieux agricoles intensifs, des milieux urbains et montagnards.



Françoise Burel (ECOBIO) : agriculture et paysage

L’agriculture a façonné les paysages depuis son apparition, avec le défrichement des forêts ou landes, la mise en place d’aménagements pour gérer la circulation des eaux, limiter l’érosion, marquer la propriété... Récemment on a pu identifier deux dynamiques opposées, une intensification qui conduit à une homogénéisation des zones cultivées et un abandon qui conduit lui aussi à une homogénéisation des zones de friches et de boisements. En réaction on voit apparaître des volontés de gérer ces paysages pour conforter ou restaurer les services écosystémiques qu’ils rendent. Le retour à l’hétérogénéité des paysages d’agriculture intensive en diminuant la taille des parcelles, en augmentant le taux d’éléments semi-naturels tels que des bandes fleuries ou des haies permet créer des paysages plus durables.

Thibaut Preux (doctorant, LETG, université de Caen) : Étude des relations entre transformations foncières des exploitations agricoles (agrandissement, spécialisation...) et évolution des paysages de bocage

Thibaut Preux est doctorant en géographie à l’Université de Caen Normandie, où il achève la rédaction de sa thèse – De l’agrandissement des exploitations agricoles à la transformation des paysages de bocage. Étude des conséquences paysagères et environnementales de la transformation des exploitations agricoles en Normandie – réalisée sous la direction de Daniel Delahaye (PU, LETG-Caen) et co-encadrée par Maxime Marie (MCF, ESO-Caen). Son laboratoire de rattachement principal est le site caennais de LETG (UMR 6554 CNRS), mais il est également impliqué dans les activités de recherche du laboratoire ESO (UMR 6590 CNRS). Il enseigne à l’Université Paris-Est Créteil Val de Marne, en tant qu’attaché temporaire d’enseignement et de recherche.
Ses recherches s’appuient sur une approche quantitative des dynamiques paysagères, en faisant notamment appel aux méthodes de la géomatique et de l’analyse spatiale. Il mobilise également des méthodes plus qualitatives, notamment à travers des enquêtes par entretiens auprès d’agriculteurs. Il interviendra sur la question des transformations que connaît le bocage du fait de la diffusion progressive modèle agricole productiviste. Ces transformations ont été particulièrement rapides dans l’ouest de la France, où l’irrégularité de la trame parcellaire associée à une forte densité bocagère, ont longtemps été perçus comme des obstacles à la modernisation de la production agricole. Une vaste campagne de remembrements avait alors permis de rationaliser l’espace rural afin de l’adapter aux exigences du machinisme agricole.
Malgré la diminution sensible de ces procédures de remembrements, les investigations de terrain et la reconstruction des trajectoires paysagères à partir d’images satellites montrent que la rationalisation des paysages se poursuit à un rythme soutenu sur une période récente (2003-2013). On constate notamment l’agrandissement et la simplification du parcellaire, le remplacement rapide des prairies permanentes par les cultures fourragères et la réduction du maillage bocager.
Ce constat invite à reconsidérer le rôle joué par les agriculteurs dans la production des dynamiques paysagères, notamment à travers l’étude de l’évolution des systèmes fonciers des exploitations agricoles. L’enquête de terrain et l’étude des transactions foncières à une échelle spatiale fine ont en effet mis en avant les conséquences paysagères importantes liées à l’agrandissement des exploitations agricoles. Il est par exemple fréquent d'observer une transformation de la morphologie des parcelles reprises dans le cadre d'un agrandissement ou d'une fusion d'exploitation.
Au final, l’agrandissement et la concentration des exploitations façonnent des paysages de bocage « mouvants », évoluant au rythme des recompositions foncières qui semblent s’accélérer avec la récente dérégulation de la production laitière.