ANR InterArctic


 AHLeGall    25/10/2017 : 11:32

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ANR InterArctic : un millénaire d’interactions entre sociétés et environnement en zone arctique et subarctique (Canada et Groenland)

Le projet InterArctic (2018-2021), dans lequel un grand nombre de chercheurs issus des labos OSUR sont impliqués, vient d’être sélectionné par l’ANR, avec à la clef un budget de 682 k€, dont 167 k€ pour Rennes. Le projet porte sur l’étude d’un millénaire d’interactions entre les populations locales du grand nord canadien et du Groenland et leur environnement, dans cette zone si particulière et si sensible aux changements climatiques.


La période actuelle de réchauffement rapide dans l'Arctique et le Subarctique est sans précédent au cours du dernier millénaire (GIEC, 2014). Elle entraîne divers changements environnementaux comme de nouveaux événements météorologiques, la propagation d'espèces fauniques et végétales dans de nouveaux habitats et la diminution de la qualité et de la durée de la glace de mer. C’est dans ce contexte que les populations du nord doivent faire face à de nombreux changements sociaux, économiques et culturels. Compte tenu de ces changements radicaux et de l'intérêt stratégique suscité par l'Arctique et les régions subarctiques, il est essentiel de comprendre et de documenter les relations qui ont existé entre les sociétés humaines et l'environnement au cours du dernier millénaire, depuis la période chaude médiévale jusqu'au réchauffement récent de l'Arctique.

Les fluctuations climatiques de l'Holocène récent ont affecté la dynamique des populations, leurs migrations et leur évolution culturelle, du fait de leur influence directe sur les conditions environnementales, et notamment la disponibilité des matières premières. Mais cela ne peut être l’unique explication. Il a également été suggéré que le changement culturel pourrait être associé à l'évolution des stratégies d'adaptation et aux processus intrinsèques d'innovation technologique dans les sociétés humaines, en conjonction avec d'autres facteurs sociaux, politiques, économiques, et symboliques. Des résultats récents, jumelés à des relevés climatiques régionaux différents, indiquent l'influence de facteurs non climatiques qui ont contribué à la dynamique des populations antérieures, comme la migration nordique dans l'ouest de l'Atlantique nord. On voit bien l’imbrication des causes naturelles et culturelles : comprendre une évolution culturelle ou une stratégie d'adaptation est donc un exercice complexe. C’est à cette complexité que l’ANR InterArctic souhaite se confronter.


L’étude des populations du grand nord canadien et du Groenland

Au cours du dernier millénaire, le peuple Thulé et ses descendants inuits ont colonisé la majeure partie de l'Arctique canadien et du Groenland et ont peut-être coexisté dans certaines régions avec les derniers peuples dorsétiens au style de vie différent (fig.1). Vers la fin du Xe siècle, des communautés nordiques émigrèrent au Groenland, apportant avec elles une économie européenne qui mélangeait des éléments de pratiques agricoles et d'exploitation des ressources naturelles. Malgré les peuplements humains anciens de ces régions arctiques et subarctiques, on considère qu'elles n'ont peu voire pas été touchées par les activités anthropiques. C'est partiellement vrai au Nunavik, où l'établissement des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs thuléens et inuits a induit peu de changements écologiques mesurables. Toutefois, sur la côte du Labrador (ex. dans la région de Nain), les activités de chasse et de cueillette des Inuits, comme la récolte du bois, peuvent être considérées comme des facteurs anthropiques de la dynamique forestière. De même, les pratiques agricoles qui nécessitent des changements de paysages anthropiques à l'échelle locale ont permis aux colons nordiques du sud du Groenland pendant la période de la période chaude médiévale et aux Inuits du début du XXe siècle d'être autosuffisants et résilients au moins pendant un temps.




Fig1 Cultures Arctique

Fig. 1 - Principales phases culturelles des deux grandes sociétés de l'Arctique nord-américain et groenlandais (source Institut culturel Avataq, 2011)


L'objectif principal de ce projet InterArctic est donc de documenter l'évolution spatiale et temporelle des relations entre les sociétés humaines et leur environnement, dans sept zones arctiques et subarctiques particulièrement sensibles aux changements planétaires : le Canada (Nunavik, Labrador et Nunavut) et le Groenland (côtes Ouest, Est et Nord-Est) (fig.2). En comparant la réponse des écosystèmes à différents types d'activités humaines sur un long gradient d'impacts anthropiques Ouest-Est, les chercheurs - dont de nombreux sont issus des unités de l’OSUR - vont explorer les interactions complexes entre les humains et l'environnement. Les objectifs secondaires quant à eux visent à répondre aux questions suivantes : les sociétés qui vivent dans ces régions ont-elles interagi de manière durable et résiliente ? Comment se sont-elles adaptées ou ont-elles échoué ? Quelles étaient les limites de cette adaptation ? Les changements climatiques/environnementaux ont-ils entraîné ou non des changements culturels ? Qu'est-ce qui a provoqué des changements culturels ? Quel a été l'impact des anciennes sociétés sur les processus écologiques ? Quelles sont les perceptions et les connaissances des Inuit (personnes âgées et jeunes) au sujet de ces questions ?


Ce projet a également valeur d’exemple : le partage de ces connaissances scientifiques locales pourrait-il améliorer les connaissances mondiales sur l'adaptation aux changements environnementaux et sociaux ? Le projet doit aussi contribuer au débat sur le concept de l'Anthropocène dans les environnements nordiques froids. Ce projet met l'accent sur une préoccupation centrale du concept suivant : les populations ont-elles réussi ou non à bien gérer les terres et les ressources, dans un contexte mêlant ressources animales et plantes sauvages d’une part, animaux et plantes domestiques exogènes d’autre part.

Pour répondre à ces questions, le projet prévoit de mener plusieurs travaux de terrain sur des "zones ateliers" au :
- Groenland : 1. Uummannaq (côte ouest), 2. Installations occidentales (région de Nuuk), 3. Installations orientales (région de Qassiarsuk), 4 Terres de Liverpool (côte nord-est),
- Canada : 5. Labrador (Nunatsiavut) (baies de Nain et Okak), 6. Nunavik (baie de Kuuvik, île de Mansell, Kangiqsujuaq), 7. Nunavut/Nunavik (îles Belcher-Sanikiluaq, Umiujaq and Kuujjuarapik).


Fig2 Localisation Sites Etudes
Fig. 2 - Localisation des sites d'étude au Groenland et Canada


Ces zones d'étude représentent des secteurs clés pour la compréhension de l'interaction entre les sociétés locales, les colons européens, les commerçants (par exemple ceux des postes de traite de fourrures et les baleiniers) et l'environnement dans les régions arctiques et subarctiques, avec des points majeurs à éclaircir :
- d'une part, les changements induits par le passage de la MWP (Medieval Warm Period : de 950 à 1250) au LIA (Little Ice Age : début du 15e à la fin du 19e siècle) dans les régions de l'Atlantique nord,
- d'autre part, les variations climatiques et les évolutions biophysiques probablement à l'origine de changements dans les socio-écosystèmes.

Ces changements doivent être mieux appréhendés selon différentes échelles spatiales et temporelles. L’étude va combiner les données climatologiques disponibles (incluant des informations historiques), les recherches (paléo)écologiques, archéologiques et géoarchéologiques et les analyses multiproxies effectuées sur les séquences lacustres, les dépôts tourbeux, les gisements postglaciaires ainsi que les sédiments archéologiques et les anthroposols (fig.3 et 4).

Fig3 Bois Archeo Inukjuak
Fig. 3 - Superstructures en bois flottés d'une maison thuléenne sur l'île Drayton (Inukjuak, Nunavik). Fouilles archéologiques P. Desrosiers


Fig4 Vue Lac Igaliku
Fig. 4 - Vue du lac d'Igaliku (Groenland) dont le remplissage sédimentaire a été analysé et des terres agricoles le bordant actuellement


L’approche à la base du projet combine les sciences sociales et naturelles de manière intégrative et interdisciplinaire. Le projet a également vocation à se faire sur une base de « co-construction » avec les populations étudiées, qui deviennent aussi « acteurs » et non pas seulement « sujets d’étude ». Cette approche collaborative devra générer une coproduction de connaissances qui intégrera les perspectives des aînés, des élèves et des enseignants de différentes communautés au Canada et Groenland. La collaboration sera encouragée à l'aide de techniques issues de la géographie culturelle et de l'anthropologie (ex. ateliers scolaires, interviews, documents historiques, photographie, contes, etc.) et de l'ethno-archéologie (ex. collecte d'informations sur les perceptions locales du territoire, du patrimoine archéologique, de l'environnement et du changement climatique...) (fig.5 et 6).


Fig5 Interview Ainee Inukjuak
Fig. 5 - Interview d'une aînée Inuit du village d'Inukjuak sur l'île Drayton (Nunavik)

Fig6 Interview Aine Qaanaaq
Fig.6 - Interview d'un aîné à Qaanaaq (Groenland) (source Uummannaq Polar Institute)



Un consortium international

La coordinatrice scientifique du projet est Emilie Gauthier, professeure à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, Laboratoire Chrono-environnement (UMR 6249 CNRS). Dominique Marguerie, paléoécologue, DR CNRS à ECOBIO, est co-porteur d'InterArctic, plus particulièrement en charge de la coordination et la diffusion du projet (WP1). 

Le consortium implique 28 scientifiques de 12 laboratoires français et 6 laboratoires étrangers, avec des compétences complémentaires en écologie, paléoenvironnement, géographie physique, géologie, archéologie, bioarchéologie, anthropologie, ethno-histoire et géomatique.

Le consortium est composé des chercheurs OSURiens suivants :
- à ECOBIO, Dominique Marguerie, André-Jean Francez, Yann Rantier, Françoise Le Moal, Morgane Ollivier,
- au CReAAH, Grégor Marchand, Alice Schaffhauser, David Aoustin, Laurent Quesnel, 
- à Géosciences-Rennes, Anne-Catherine Pierson-Wickmann.

Au-delà de l’OSUR, à noter également pour le pôle scientifique rennais, la présence de :
- Philippe Lanos, Philippe Dufresne (IRAMAT Bordeaux, hébergés à Géosciences Rennes),
- Fabienne Joliet (ESO Espaces et SOciétés, Agrocampus Ouest, université d'Angers).



La contribution des OSURiens

Ils vont s'impliquer dans le cadre de deux workpackages : 
- Dynamique des paysages : forçages naturels et anthropiques enregistrés dans les archives sédimentaires (sols, sédiments lacustres et tourbeux) (WP2),
- Paysages arctiques et systèmes techno-économiques (WP3).


Leurs activités de terrain débuteront durant l'été 2018 et seront pour l'essentiel concentrées sur le Canada nordique, à savoir le Nunavik-Nunavut et le Labrador. Les spécialités qu'ils développeront correspondent à l'archéologie, la paléoécologie (paléobotanique), la bioarchéologie, la paléogénétique, la géochimie, la biogéochimie (teneur en carbone), la modélisation chronologique, la géomatique et la structuration et gestion des données scientifiques.

Dans le cadre du dernier appel à projets scientifiques de l'IPEV (Institut polaire français) pour le soutien aux travaux en Arctique, Dominique Marguerie a déposé une proposition intitulée "Environmental Changes and Human Activity In North Eastern Canada (Nunavik and Labrador) during the Last Millenium (ENCHAINEC)". Cette demande pour quatre ans est pour l'essentiel destinée au soutien financier aux missions de terrain, relativement onéreuses dans cette partie-là du monde. Réponse attendue dans les mois qui viennent. S'il était accepté, ENCHAINEC ferait suite au projet IPEV LOTECHAIN que Dominique Marguerie a coordonné de 2012 à 2015.



Contact OSUR
Dominique Marguerie (ECOBIO) / @
Alain-Hervé Le Gall (multiCOM OSUR)





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