De la tablette gravée à la tablette numérique, histoire d’une partition du XVe siècle


 AHLeGall    19/06/2020 : 08:52

Gaetan_Le_Cloirc_JCCH_2020_bandeau.jpg

Article dans Journal on Computing and Cultural Heritage

Une application numérique présente la partition musicale mise au jour sur la fouille du couvent des Jacobins de Rennes

Gaétan Le Cloirec (INRAP, CReAAH) et ses collègues Ronan Gaugne (IRISA/INRIA), Françoise Labaune (INRAP), Valérie Gouranton (INSA Rennes) et Dominique Fontaine (chanteuse, interprête) publient en juin 2020 dans la revue Journal on Computing and Cultural Heritage un article qui décrit une application numérique présentant la partition musicale mise au jour sur la fouille du couvent des Jacobins de Rennes. Cet article illustre l'utilisation de trois techniques de numérisation différentes afin d'étudier et de valoriser une tablette gravée du XVe siècle découverte lors d'une fouille archéologique préventive dans un ancien couvent à Rennes. La tablette est recouverte des deux côtés d'inscriptions gravées, dont une partition musicale. La numérisation a permis de mieux analyser les inscriptions, et de générer un modèle 3D complet et précis de l'artefact qui a été utilisé pour produire une application interactive déployée à la fois sur des tablettes tactiles et sur un site web. L'application interactive intègre une interprétation musicale de la partition qui donne accès à un témoignage du patrimoine immatériel. Ce travail interdisciplinaire a réuni des archéologues, des chercheurs en informatique et en physique, et une musicienne.



La découverte
L’ancien couvent des Jacobins de Rennes a fait l’objet d’une fouille archéologique de grande envergure entre décembre 2011 et juin 2013. Cette opération, réalisée par l’Inrap, a donné lieu à de nombreuses découvertes qui ont concerné l’histoire de la ville antique de Condate autant que celle de l’établissement dominicain fondé en 1368. Parmi la multitude d’objets mis au jour à cette occasion, beaucoup ne sont pas spectaculaires et n’attirent donc pas l’attention au premier regard. C’est notamment le cas de nombreuses plaques de schiste ardoisier retrouvées dans des remblais étalés pour niveler les espaces sous les sols de tomettes. En examinant de plus près ces éléments, on constate pourtant que certains portent des graffiti qui témoignent de leur utilisation comme supports d’écriture ou de dessins. Ce sont là des usages fréquents au Moyen Âge qui n’ont pas vocation à produire des œuvres importantes et durables. Ceci explique que les plaques sont rapidement jetées et se retrouvent parmi des gravats.
Alors que des caricatures, des jeux de marelles ou des noms sont couramment identifiés, une petite partition se distingue sur une plaque recouverte d’une multitude d’autres inscriptions. Cette découverte, inhabituelle et émouvante, a donné lieu à une collaboration fructueuse entre les archéologues de l’Inrap, les informaticiens de l’Irisa et une soprano, spécialiste de chants religieux anciens. Les résultats de l’étude approfondie qui a ainsi été menée sur l’objet et sur la musique qui y est gravée ont été publiés dans deux revues spécialisées en archéologie et en informatique. Une valorisation de ce travail a également été menée en direction du grand public grâce à la réalisation d’une application numérique.




L’analyse
Le fait d’avoir retrouvé la plaque de schiste au cours d’une fouille archéologique réalisée méthodiquement par des professionnels est un avantage certain puisque la découverte est clairement associée à un contexte spécifique et à une période précise. Il s’agit en l’occurrence d’un remblai de nivellement étalé dans le réfectoire du couvent au cours du XVe s. Ces informations, qui impliquent que la partition a été gravée avant ces travaux, ont donc orienté les recherches vers une œuvre religieuse de la fin du Moyen Âge. Cette datation a été confirmée par la chanteuse Dominique Fontaine qui a analysé la musique et en a proposé une interprétation. Malgré l’utilisation d’une portée de quatre lignes, la forme losange des notes est bien typique des XVe et XVIe siècles. De plus, le mode de la, qui est utilisé ici, permet d’écarter l’identification d’une pièce de chant grégorien, essentiellement écrit en mode de ré, mi, fa et sol. L’état de la plaque laisse penser que la partition est complète, ce qui est exceptionnel pour ce type de trouvaille. Faute de texte et d’indication sur les silences ou les pauses éventuelles pour respirer, l’interprétation reste pourtant un choix musical personnel de l'interprète. Elle permet cependant de retrouver et d’apprécier une des plus anciennes musiques recensées dans la région.


Le projet de valorisation
L’idée de développer une application visant à présenter la partition est née des échanges que nous entretenons avec Ronan Gaugne et Valérie Gouranton, chercheurs à l’Irisa, depuis quelques années. Jusque-là, cette coopération s’était surtout concentrée dans le domaine de l’imagerie virtuelle et de l’utilisation de la plate-forme Immersia pour évaluer l’impact de certaines restitutions de sites à l’échelle 1. Cette fois, le projet initial consistait à numériser la tablette gravée en haute-définition afin d’en limiter ensuite la manipulation et d’aider à identifier certains graffitis. Trois techniques ont été appliquées pour chercher à obtenir le meilleur résultat possible : la photogrammétrie standard, l'imagerie par transformation de réflectance et la microscopie numérique. C’est à la suite de ce premier travail que l’idée est venue d’utiliser la copie numérique pour créer une application interactive réalisée dans le cadre du projet ANR- FRQSC INTROSPECT. Pour cela, nous avons apporté nos données de fouille et mis en contact Françoise Labaune-Jean, qui était chargée de l’étude des objets issus de la fouille, Dominique Fontaine, qui a analysé la partition musicale avant d’en proposer une interprétation et l’équipe de l’Irisa, qui a développé l’application numérique. Le résultat donne toutes les informations sur le contexte de découverte et permet à l’utilisateur d’explorer l’objet en le manipulant de façon virtuelle. Il peut déplacer une lumière artificielle à sa surface et faire varier son intensité pour mieux distinguer les inscriptions. Il est également possible d’écouter la musique et de jouer indépendamment chaque note de la partition.


Le résultat de ce travail, qui était d’abord conçu pour une utilisation sur tablette tactile, a été présenté au public dans le cadre des journées Sciences et Musiques 2017, ainsi qu’au moment des Journées de l’Archéologie 2019. L’application a ensuite été adaptée pour être accessible sur internet et manipulable à l’aide d’une souris.




Gaetan Le Cloirc JCCH 2020 Fig1b
Fig. 1 : vues de la fouille du couvent des Jacobins (cl. G. Le Cloirec et H. Paitier, Inrap)



Gaetan Le Cloirc JCCH 2020 Fig2b
Fig. 2 : vues du réfectoire dans lequel a été retrouvée la tablette de schiste gravée (cl. T. Bethus, Inrap)



Gaetan Le Cloirc JCCH 2020 Fig3b
Fig. 3 : recto et verso de la tablette gravée d’une partition musicale (F. Labaune-Jean, Inrap)



Gaetan Le Cloirc JCCH 2020 Fig4b
Fig. 4 : numérisation de la tablette à l’aide d’un dôme RTI (cl. R. Gaugne, Irisa)



Gaetan Le Cloirc JCCH 2020 Fig5b
Fig. 5 : analyse de la tablette en microscopie numérique (cl. R. Gaugne, Irisa)




Référence
Ronan Gaugne, Françoise Labaune-Jean, Dominique Fontaine, Gaétan Le Cloirec, Valérie Gouranton, « From the engraved tablet to the digital, history of a fifteenth century music score », Journal on Computing and Cultural Heritage, Association for Computing Machinery, 2020, p. 1-19. 101145/3383782
Dominique Fontaine, Françoise Labaune-Jean et Gaétan Le Cloirec, « Renaissance musicale », Archéologie médiévale, 49 | 2019, p. 171-176. doi.org/10.4000/archeomed.24758




Contact OSUR
Gaétan Le Cloirec (INRAP, CReAAH) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @