Changement climatique et politiques publiques au Brésil : perceptions et défis en Amazonie (État du Mato Grosso)



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L'Amazonie brûle : record de déforestation en Amazonie depuis 2008

Vincent Dubreuil, Damien Arvor (Université Rennes 2, CNRS, LETG-Rennes) et Beatriz M. Funatsu (CNRS, Université de Nantes, LETG-Nantes) et leurs collègues brésiliens Neli Aparecida de Mello-Théry et Eduardo de Lima Caldas, publient dans la revue Sustainability une étude qui montre comment les principaux acteurs de l'agriculture dans un certain nombre de municipalités de l'État du Mato Grosso, en Amazonie brésilienne, intègrent et s'adaptent aux politiques publiques sur le changement climatique. Le travail de terrain et l’analyse d’entretiens menés en 2014 et 2018 avec les principaux acteurs de la région permettent ainsi d'évaluer l'efficacité des politiques publiques intégrant les facteurs de changement climatique. Des données obtenues à partir de documents des institutions nationales ont complété ces entretiens.

En dépit des efforts de communication des institutions publiques locales et des parties prenantes mettant en avant leur intégration dans les protocoles et accords internationaux, les résultats montrent qu’aucun changement de comportement n’est en réalité perceptible. Ce paradoxe apparent explique les catastrophes environnementales qui font l’actualité en cette fin 2020, avec le record de déforestation en Amazonie depuis 2008 : plus de 11 000 km2 de forêt tropicale ont ainsi été rasés en douze mois, soit la superficie de la région Ile-de-France.

Voir article du Monde en date du 02/12/2020 / article de 20 Minutes du 01/12/2020 / article de Ouest-France du 08/12/2020

 

La question du changement climatique et de sa traduction sociétale et politique est problématique, au Brésil comme ailleurs. Bien qu'elle soit largement acceptée comme une réalité au sein de la communauté scientifique, il existe en dehors de ce domaine un large éventail de points de vue alternatifs : il y a ceux qui nient complètement son existence, ceux qui restent peu convaincus, désintéressés, non engagés, etc. L'incertitude qui entoure l'ampleur de ces changements aux niveaux local et régional explique en partie la réticence à accepter l'existence du changement climatique, ainsi que la réticence à accepter l'urgence de la nécessité de l'atténuer et de s'y adapter. En effet, une telle acceptation nécessiterait une transformation complète des comportements personnels et institutionnels. En outre, les modifications affectent les perceptions, les idées, les institutions et les intérêts des parties prenantes. Les engagements pris par les gouvernements lors des COP successives ont permis des prises de conscience et des progrès en termes de politique d'atténuation et d'adaptation au changement climatique. La question est désormais devenue un défi pour nos sociétés dans son ensemble. Mais dans quelles mesures véritablement ?


Les réflexions et l’approche du changement climatique proposées par les auteurs sont fondées sur deux concepts : celui de la perception et celui de l'adaptation.

La perception du changement climatique est une nouvelle approche en climatologie. Elle vise à analyser et à comprendre le climat à travers la perception humaine. La perception du changement climatique peut être définie comme la conscience ou la croyance en son existence ; elle valorise la sensibilité et la subjectivité de l'homme comme moyen de comprendre son environnement. Ces perceptions peuvent être influencées par plusieurs facteurs (âge, sexe, opinions politiques, culture scientifique et/ou expérience de vie aux événements climatiques, etc.) qui pourraient influencer la manière dont ces perceptions conduisent à des changements.

L'adaptation est un système d'interactions construit entre les individus et leur environnement qui dépend d’une action stratégique et tactique supérieure. Alors que les perceptions dépendent de chaque individu, les mesures d'adaptation sont soumises à des situations économiques spécifiques.

 

Dans cette étude franco-brésilienne, les chercheurs examinent si et comment ces deux concepts - la perception et l'adaptation - sont effectivement reconnus par les acteurs agricoles et intégrés dans les politiques publiques locales. L’étude porte plus particulièrement sur des municipalités de l'État du Mato Grosso, une région marquée par une déforestation agressive depuis les années 1970 pour développer une agriculture et un élevage intensifs.

Au Mato Grosso, au cours des dernières décennies, le concept de "dosage des politiques" s’est imposé pour atteindre des objectifs politiques multiples parfois ambivalents, i.e. contrôle de la déforestation et mitigation du changement climatique vs poursuite du développement socio-économique. Mais le problème de l’empilement des multiples strates de gouvernance ajoute un niveau supplémentaire de complexité au processus de décision politique. Au Brésil, la gouvernance environnementale est généralement caractérisée par une approche descendante, dans laquelle la plupart des décisions sont prises au niveau fédéral : dans le cas du Mato Grosso, il apparait que les politiques nationales sont plus facilement mises en œuvre lorsqu'il existe une alliance entre le gouvernement local et le niveau fédéral. Par exemple, la Fundação Estadual do Meio Ambiente (FEMA, Fondation de l'État pour l'environnement) du Mato Grosso a mis en œuvre des programmes à la fin des années 1990 pour se conformer à la législation fédérale sur le défrichement des terres, qui, à partir de 2004, a eu un effet significatif sur la déforestation, même si son application variait au niveau municipal.

Depuis 2000, quelques actions illustrent la volonté du secteur agricole de promouvoir le développement durable. Cependant, des contre-pouvoirs existent qui remettent fortement en question ses motivations initiales : l’augmentation continue et soutenue des taux de déforestation suggère que les facteurs économiques l'emportent toujours au final sur les considérations environnementales pour maîtriser la frontière agricole. Encore aujourd’hui, le changement climatique est encore rarement mentionné comme une justification pour faire évoluer le modèle de développement agricole. Cela illustre parfaitement les liens ténus entre les scientifiques, les parties prenantes et les décideurs politiques.

En effet, nonobstant les rapports du GIEC, le processus de prise de décision des politiques publiques environnementales au Brésil est souvent basé sur l'expérience personnelle ou les « conseils d'experts » (pas nécessairement scientifiques où nous l’entendons…) et motivé par des intérêts avant tout politiques ou économiques.

Dans le Mato Grosso, l’analyse des interactions entre les instruments politiques montre précisément que l’expertise scientifique n'apparait pas dans les réseaux d’élaboration des politiques, bien que l'activité agricole soit fortement dépendante des conditions météorologiques et climatiques. Cette étude montre aussi comment les acteurs agricoles accompagnent (ou pas) l'évolution de leur secteur de production dans un domaine où des preuves du changement climatique ont été rapportées dans diverses études scientifiques locales.


 

Référence
Neli Aparecida de Mello-Théry, Eduardo de Lima Caldas, Damien Arvor and Vincent Dubreuil. Climate Change and Public Policies in the Brazilian Amazon State of Mato Grosso: Perceptions and Challenges. Sustainability 2020, 12(12), 5093; doi.org/10.3390/su12125093



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Fig.1 :  Etat du Mato Gross (Brésil)





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Fig. 2 : Déforestation suivie d’agroforesterie au Mato Grosso
a) Plantation de teck (rangée de gauche) et d'eucalyptus (rangée de droite) dans le cadre de la politique d'intégration des cultures, de l'élevage et de la sylviculture : la plantation d'eucalyptus est considérée comme plus rentable que celle du teck
(b) Maïs et fourrage (à droite) et coton (à gauche) : les semis se font directement après la récolte du soja




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Fig. 3 : Processus d'incorporation de l'action publique

La figure 3 présente un schéma qui résume les étapes du processus d'incorporation de l'action publique suite à l'observation et à la reconnaissance du changement climatique, et qui met en évidence les incohérences d'un ensemble de disjonctions. Même si plusieurs observations indiquent des changements dans les schémas de précipitations dans la région étudiée, l'étude actuelle indique que certaines parties prenantes n'ont pas remarqué de changements dans les précipitations (par exemple, une saison sèche plus longue). Cependant, il y a aussi des acteurs qui ont remarqué des anomalies climatiques par des moyens instrumentaux. Parmi ces acteurs qui ont perçu des anomalies climatiques, la logique qui prime reste néanmoins celle du maintien voire de l’accroissement de la productivité et des bénéfices (par exemple en développant l’irrigation). Dans ce sens, le terme "adaptation" est en fait une réinterprétation sémantique : l'idée d'adaptation s’entend au sens de la continuation de la vie ; dans les faits l'adaptation se fait en fonction du maintien ou de l'augmentation des profits, mais pas nécessairement de l'atténuation du changement climatique ou la préservation de l'environnement.




Contact OSUR
Vincent Dubreuil (Université Rennes 2, LETG-Rennes) / @
Damien Arvor (Université Rennes 2, LETG-Rennes) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @