Coutumes, rites et sacrifices autour d’un complexe funéraire de l’âge du Bronze tardif en Mongolie (Tsatsyn Ereg, Arkhangai)


 AHLeGall    29/11/2019 : 14:24

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ARTICLES DANS ANTHROPOZOOLOGICA

La Mission française d’archéologie en Mongolie a été mise en place sous l’égide du Ministère des Affaires étrangères et du Développement International. Elle est soutenue par le CNRS, le Muséum national d’Histoire naturelle et le CReAAH, en collaboration avec l’institut d’Histoire et d’Archéologie de l’Académie des Sciences d’Oulan Bator. Une nouvelle campagne de fouille à laquelle Vincent Bernard (CReAAH) était associée a permis l’enregistrement des restes de chevaux (mandibules, tête) sacrifiés, présents sous les tertres et les cercles de pierres en périphérie du grand complexe funéraire B10 (Tsatsyn Ereg, Arkhangai). Les résultats de cette dernière mission sont publiés dans la revue Anthropozoologica en novembre 2019.



Le site archéologique de Tsatsiin Ereg, Mongolie


La Mongolie est située entre la Russie au nord et la Chine au sud. Le site de Tsatsiin Ereg se situe en Mongolie à 40km de Tsetserleg et à 500km à l’ouest d‘Oulan Bator, la capitale. Le site de Tsatsiin Ereg est localisé sur une ancienne terrasse alluviale du Tamir.


Carte
Conception cartographique assistée par ordinateur : F. Burle


Depuis les premières prospections de 2002, cette province est apparue riche en vestiges de la protohistoire, de l’âge du Bronze en particulier, caractérisée par le développement de la métallurgie (cuivre, bronze, fer) d’échanges à grandes distances et l’apparition d‘une nouvelle organisation sociale très hiérarchisée, visible entre autre dans les vestiges funéraires.

Tsatsiin Ereg se développe autour des tombes aristocratiques individuelles aux environs de 1000 av. notre ère. Les complexes funéraires appelés Khirigsuurs, sont composés d’un tumulus central entouré d’une enceinte circulaire ou quadrangulaire. Lorsque c’est le cas, comme ici à Tsatsiin, les quatre coins sont marqués par des tertres. Les sépultures se caractérisent par une inhumation unique d’un humain, accompagné parfois d’un ou deux chevaux. A l’extérieur de l’enceinte, de très nombreux tertres périphériques signalent le dépôt d’un ou deux crânes de chevaux ; 1200 petits tertres ont ainsi été cartographiés à Tsatsiin Ereg. De petits cercles de pierres souvent alignés contiennent également les restes d’ovi-caprinés brulés.



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Vue du khirigsuur B10 à Tsatsyn Ereg (vue du sud-ouest). Photographie : J. Magail


Depuis 2006, le Musée d’Anthropologie préhistorique de Monaco, en la personne de l‘anthropologue Jérôme Magail, et l'Institut d’Archéologie de l’Académie des Sciences de Mongolie coopèrent sur ce site.

A partir de 2014, la Mission française d’archéologie en Mongolie a été mise en place sous l’égide du Ministère des Affaires étrangères et du Développement International. Elle est soutenue par le CNRS, le Muséum national d’Histoire naturelle et le CReAAH, en collaboration avec l’institut d’Histoire et d’Archéologie de l’Académie des Sciences d’Oulan Bator. Une nouvelle campagne dirigée par l’archéozoologue Sébastien Lepetz et le géo-chimiste Antoine Zazzo du Muséum et par Vincent Bernard du CReAAH a permis l’enregistrement des restes de chevaux (mandibules, tête) sacrifiés, présents sous les tertres et les cercles de pierres en périphérie du grand complexe funéraire B10.

Une seconde campagne s’est poursuivie durant l‘été 2016, avec l’aide d’étudiants français pendant trois semaines au mois de juillet pour compléter la fouille de ces structures périphériques. Des prélèvements ont été effectués pour des datations au carbone 14 ainsi que des analyses isotopiques pour comprendre l’origine géographique des chevaux ainsi que leur rôle comme offrandes.



Des constructions hétérogènes étalées sur 50 ans

Les données archéozoologiques et chronométriques ont été recueillies à l'échelle d'une ou deux générations, enregistrées sur un même khirigsuur à partir de fouilles détaillées réalisées sur un grand nombre de structures. Très cohérentes spatialement et chronologiquement, ces données permettent de mieux comprendre le caractère habituel ou exceptionnel des gestes et de proposer une interprétation en termes de rites, et in fine permettent de mieux cerner les pratiques d'une communauté humaine.

Les nouvelles informations tirées des analyses sont les suivantes :
- certains monticules contiennent des assemblages de parties anatomiques de deux ou plusieurs chevaux différents (un crâne d'un individu avec une mandibule d'un autre, ou d'autres combinaisons) ;
- il apparait que certaines parties de cheval ont été déposés fraiches et non-altérés (c'est-à-dire avec la chaire), peu après la mort de l'animal, et que d'autres morceaux, appartenant tous à des éléments crâniens, ont été déposés post mortem après exposition ;
- tous les restes de chevaux ne représentent pas des animaux tués sur le site même. Autrement dit, un sacrifice n’est pas nécessairement à l'origine de la mort de tous les chevaux, certains ayant été consommés comme n’importe quel autre animal d’élevage ;
- l'analyse des âges d’abattage a révélé majoritairement une sélection d’individus âgés, voire très âgés ;
- il n'y a pas de modèle dans la répartition des chevaux autour de la tombe selon l'âge et le sexe ;
- les restes des chevaux n'ont pas été enterrés, mais placés à la surface du sol puis recouverts de pierres ;
- il y a une variabilité dans l'orientation des crânes, mais il y a une tendance vers l'est et le sud-est qui peut être liée aux variations azimutales du soleil levant à différentes périodes de l'année ;
- la position des têtes autour de la tombe et la direction dans laquelle elles font face au soleil levant donne l'impression que les chevaux tirent le khirigsuur, faisant écho dans l'art rupestre de l'Altaï aux représentations de chars utilisés pour le transport de personnes défuntes ;
- des feux étaient régulièrement allumés (probablement in situ) autour de la tombe. Il est possible qu'il s'agisse de rites de purification communautaires. Les os caprins (et la viande ?) ont été brûlés. Toutes les parties anatomiques sont représentées, mais celles-ci sont dominées par les pieds, qui sont présents sous forme d'unités articulées ;
- les informations provenant de la datation au radiocarbone montrent que la construction et les gisements ne constituent pas un événement unique, mais qu'ils se sont étalés sur une période d'environ 50 ans. Ainsi, à raison d'un monticule et d'un incendie par famille sur une période de 50 ans, 25 familles auraient suffi pour construire ces 1200 monticules et allumer ces 1200 feux (environ), sans avoir à puiser dans d'autres ressources humaines et animales que celles disponibles localement.



Des activités funéraires et sacrificielles originales

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Pierres à cerfs, nécropole de Tsatsyn Ereg, dans la province de l’Arkhangaï (Mongolie). Fabrice Monna/MAP-MC/Traces/ARTeHIS/CNRS Photothèque


L’article donne, au travers de l’étude du site de Tsatsyn Ereg, une signification particulière à ces activités funéraires et sacrificielles originales encore mal comprises. En effet, la présence sous certains tertres d’un crâne et de mandibules appartenant à deux chevaux différents révèle que l’explication des restes de chevaux est plus complexe qu’une simple action de sacrifice in situ. Ainsi, l’analyse de l’âge de la mort révèle d’une part que les animaux âgés sont nombreux ; d’autre part, que les mâles forment une forte majorité. Par ailleurs, l’analyse des près de 12 000 restes calcinés mis au jour dans les cercles indique que les dents et les pieds sont représentés de façon disproportionnée.

L’article relie les cercles de pierres délimitant les feux à une action de purification. Pour le khirigsuur B10, l’analyse des alignements de tertres et de cercles de pierres et de l’orientation des chevaux donne l’impression qu’un troupeau de chevaux entraine le défunt vers le soleil levant.

Cerf
A, plan de pierre de cerf PAC38 à Tsatsyn Ereg et les structures périphériques excavées ; B, illustration des stèles. Conception assistée par ordinateur : J. Magail. Echelle : A, 8 m ; B, 50 cm.



Arrangement
Aménagement des structures de la B10 à Tsatsyn Ereg.
A, distribution des structures
B, alignements de monticules et cercles de pierres
C, orientation des têtes de chevaux
D, représentation schématique de la dynamique des mouvements produits par les différentes orientations et alignements
Conception assistée par ordinateur : S. Lepetz. Echelle : 200 m.




Orientation
Orientation des têtes de chevaux en B10 à Tsatsyn Ereg. Conception assistée par ordinateur : S. Lepetz.



On perçoit ainsi toute la complexité du phénomène DSK (Deer Stone and Khirigsuur complexes), dans sa dimension à la fois sociale et religieuse, et par conséquent la difficulté de discerner correctement ce phénomène à partir des vestiges archéologiques, malgré leur récurrence sur un vaste territoire. Mais au-delà des gestes qui semblent identiques, en réalité chaque tête déposée, chaque monticule érigé, chaque pierre placée, chaque feu allumé et nourri, chaque morceau de viande jeté dans les flammes possède et révèle une histoire différente - celle d'un individu, d'une famille, d'une petite communauté. Nous ne devons pas oublier ces individualités. C'est pourquoi, même si ces structures se développent au sein d'une communauté de pensée et d'action, il est important d'approcher chacune d'elles, aussi modeste soit-elle, comme témoin d'actions uniques, chacune avec sa propre charge sociale, symbolique ou rituelle, une charge qui se renouvelle à chaque fois. Il faut donc voir ces structures à travers deux paires d'yeux - celle qui permet de décrire dans les moindres détails chacun des faits archéologiques et celle qui, avec un regard plus large, donne sens à ces gestes individuels.



Référence
LEPETZ S., ZAZZO A., BERNARD V., de LARMINAT S., MAGAIL J. & GANTULGA J.-O. 2019. — Customs, rites, and sacrifices relating to a mortuary complex in Late Bronze Age Mongolia (Tsatsyn Ereg, Arkhangai). Anthropozoologica 54 (15): 151-177. doi.org/10.5252/anthropozoologica2019v54a15.


Pour en savoir plus
>>> Le site archéologique de Tsatsiin Ereg, Mongolie
>>> Mystérieuses stèles de Mongolie
>>> wikipedia : Pierre à cerf




Contact OSUR
Vincent Bernard (CReAAH) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @





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