« De l'ADN dans les mégalithes »



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ARTICLE DANS SCIENCE ADVANCES

Mais qui étaient vraiment les bâtisseurs des mégalithes ? Une étude publiée dans Science Advances en mai 2020, pilotée par Maïté Rivollat (Max Planck Institute for the Science of Human History) dans laquelle on retrouve notamment Luc Laporte (CNRS, CReAAH/OSUR) et Emmanuel Ghesquière (INRAP, CReAAH), met en évidence que certains des bâtisseurs de mégalithes, au Néolithique dans l'ouest de la France, présentaient quelques très lointains ancêtres parmi les populations qui fréquentaient les grottes ornées, au Paléolithique supérieur.

L'arrivée des premiers agriculteurs et éleveurs en Europe s'accompagne d'abord par un large renouvellement de population, avec généralement de l'ordre de 5 à 10% seulement du patrimoine génétique de précédents chasseurs-cueilleurs transmis au sein des groupes humains du Néolithique. à l’ouest du Rhin toutefois, les individus néolithiques sont porteurs de proportions plus importantes de cette composante, et plus encore pour certaines des populations qui vivaient alors sur les rives de la Méditerranée, dans le sud de la France. En Normandie, au cours du 5e millénaire av. n.è., les bâtisseurs des tous premiers monuments funéraires rendent compte de cette mixité entre populations néolithiques et derniers chasseurs cueilleurs, qui pourrait trouver sa source au sein même du processus de néolithisation. Sur la façade atlantique de la France, les bâtisseurs de mégalithes présentent une plus grande diversité génétique encore, avec des traits déjà présents dès le paléolithique supérieur et qui entre-temps semblent s'être maintenus sur la Péninsule ibérique notamment. Ils présentent également une plus grande proximité génomique avec les populations du Néolithique en Irlande, contrairement à celles qui vivaient alors en Angleterre ou en Ecosse.



Luc Laporte Sciences Advances Mai2020



En Europe, de récentes études génomiques à grande échelle avaient montré combien la propagation de l’agriculture a été l'œuvre de groupes pionniers, alors que les études régionales mettent en lumière toute la diversité de processus plus complexes de mixité entre ces nouveaux arrivants et de précédents groupes de chasseurs-cueilleurs autochtones. Dans un premier temps, ces études suggèrent assez peu de mélanges entre les premiers agriculteurs entrants et les populations de chasseurs-cueilleurs déjà établis localement, pour toutes les régions précédemment ciblées. Une augmentation de l’ascendance issue des groupes de chasseurs-cueilleurs au sein des populations des populations d'éleveurs et d'agriculteurs ne semblait intervenir qu'un peu plus tard au cours du Néolithique.

Cette nouvelle étude se propose de décrypter le génome de près d'une centaine d'individus du Néolithique, répartis sur 12 sites archéologiques en France et dans l'ouest de l'Allemagne, et de trois autres qui appartiennent à la période précédente du Mésolithique. La France moderne avait jusque là fait l'objet d'assez peu d'études de ce type, bien que ce soit une région clef à l'échelle de l'Europe. S'y croisent alors les membres de premières communautés agricoles en provenance d'Europe centrale avec d'autres issues de voies de colonisation qui suivent les rives de la Méditerranée, tous confrontés à des formes d'interactions variables avec les derniers représentants de communautés de chasseurs-cueilleurs déjà installées de longue date. Dans l'ouest de la France, leurs descendants furent de ceux qui édifièrent parmi les premiers mégalithes et monuments funéraires en Europe occidentale.

Deux sites de l'ouest de la France ont plus particulièrement retenu l'attention des auteurs au sein de cette étude qui sont ceux du tumulus C de Péré à Prissé-la-Charrière, dans les Deux-Sèvres, et de la nécropole de structures de type Passy de Fleury-sur-Orne, dans le Calvados. L'une des chambres mégalithiques scellée sous le tumulus C de Péré avait déjà livré de précieuses informations sur l'ADN mitochondrial pour plusieurs individus déposés en son sein, ce qui cependant ne renseignait que sur l'ascendance matrilinéaire. De nouvelles analyses révèlent ici l'ensemble du génome pour trois de ces individus (ADN nucléaire). A Fleury-sur-Orne, pour une chronologie tout juste un petit peu plus ancienne de quelques centaines d'années, le dispositif architectural est un peu différent car ceinturé par de très longs fossés périphériques et avec des défunts enterrés sous le niveau du sol. Le génome de neuf individus est présenté dans le cadre de cet article.

Il n'est pas toujours très facile de distinguer sur le plan biologique les premiers agriculteurs issus de voies de colonisation pourtant bien différentes et disposant de bagages culturels également parfaitement dissociés, le long de la vallée du Danube d'une part ou sur les rives de la Méditerranée d'autre part, en raison d’une période de temps très courte à l’échelle biologique qui n’a pas permis cette différenciation entre les deux courants. En revanche, les différentes populations de chasseurs-cueilleurs déjà présentes sur ces territoires, qui disposent chacune d'une histoire propre ici établie sur la très longue durée, s'individualisent plus nettement entre elles à l'échelle du continent. Le patrimoine génétique de celles alors présentes dans l'ouest de la France reste somme toute encore assez mal connu.

Les neuf individus étudiés à Fleury-sur-Orne rendent compte de tels brassages de populations. Ces derniers sont plus accentués au sein des établissements du courant Rubané situés à l'ouest du Rhin. A Fleury-sur-Orne, comme pour d'autres sites globalement contemporains du Bassin parisien tel celui de Gurgy, ce pourrait-être aussi le fruit de contacts établis bien en amont avec le sud de la France, notamment par le biais de la vallée du Rhône. A Pendimoun, comme aux Bréguières, la part de matériel génétique issu des populations de chasseurs-cueilleurs est en effet beaucoup plus importante que partout ailleurs. Plus tard, on retrouvera également de telles composantes au sein des toutes premières populations agricoles en Angleterre et en Ecosse, ce qui tend à confirmer l'arrivée de nouvelles populations issues notamment de la moitié nord de la France.

Les trois individus étudiés à Prissé-la-Charrière marquent une plus grande diversité encore des différentes composantes qui furent alors impliquées. Ce groupe dispose d'un patrimoine génétique distinct de celui qui, en l'état des connaissances, semble le plus fréquemment répandu en Europe de l'Ouest parmi les derniers groupes de chasseurs-cueilleurs. Egalement reconnu dans le nord et l'ouest de la Péninsule ibérique, il s'apparente à celui de populations déjà présentes en Europe dès la période magdalénienne, au Paléolithique supérieur. Par ailleurs, et un peu plus tard sur la façade atlantique de l'Europe, une autre voie de diffusion de l'agriculture et de l'élevage jusque dans les îles britanniques semble être passée par la Mer d'Irlande. C'est là que furent construits sur chacune de ses rives opposées la plupart des mégalithes, absents de zones plus orientales. Le patrimoine génétique des populations néolithiques en Irlande semble effectivement plus proche de celui représenté par les trois individus étudiés à Prissé-la-Charrière que de ceux du Bassin parisien.

L'intérêt de cette étude est donc de confronter les données biologiques correspondant aux génomes d'individus décédés au cours du Néolithique, avec celles - plus classiques en Archéologie - provenant de l'étude des vestiges matériels que ces populations nous ont laissés. Le peu d'études précédemment réalisées en France sur ce sujet en faisait un secteur clef à l'échelle de l'Europe. Parmi les apports ainsi engrangés, elle contribue à renouveler nos connaissances sur les populations qui ont édifié parmi les plus anciens mégalithes et monuments funéraires sur la façade atlantique de l'Europe comme dans l'ouest de la France.

Pour plus d'informations, veuillez contacter l'auteur principal, le Dr Maïté Rivollat (Chercheur ostdoctoral, projet  INTERACT (ANR/DFG) - Université de Bordeaux, PACEA, France - UMR 5199 / Department of Archaeogenetics, Max Planck Institute for Science of Human History, Allemagne) : @



Référence
M. Rivollat, C. Jeong, S. Schiffels, İ. Küçükkalıpçı, M.-H. Pemonge, A. B. Rohrlach, K. W. Alt, D. Binder, S. Friederich, E. Ghesquière, D. Gronenborn, L. Laporte, P. Lefranc, H. Meller, H. Réveillas, E. Rosenstock, S. Rottier, C. Scarre, L. Soler, J. Wahl, J. Krause, M.-F. Deguilloux, W. Haak, Ancient genome-wide DNA from France highlights the complexity of interactions between Mesolithic hunter-gatherers and Neolithic farmers. Sci. Adv. 6, eaaz5344 (2020).



Contact OSUR
Luc Laporte (CNRS, CReAAH) / @
Emmanuel Ghesquière (INRAP, CReAAH) / @