Gorilles des plaines de l’Ouest : le choix de partenaires socio-sexuels


 AHLeGall    12/06/2019 : 08:34

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ARTICLE DANS LA REVUE ECOLOGY

Les facteurs démographiques et sanitaires qui conditionnent les décisions de dispersion des femelles.


Dans un article intitulé "Disease avoidance, and breeding group age and size condition the dispersal patterns of western lowland gorilla females" publié dans la revue Ecology en juin 2019, Alice Baudouin, Pascaline Le Gouar, Jean-Sébastien Pierre et Nelly Ménard (ECOBIO) explorent les mécanismes de dispersion sociale chez des femelles de gorilles de plaine à travers une étude de plus de 10 ans dans deux populations vivant en forêt en République du Congo.


La dispersion sociale est un paramètre clé de la dynamique des populations de mammifères sociaux. Chez des espèces polygynes comme les gorilles, les décisions des femelles lors de leur dispersion dépendent des caractéristiques de la femelle, du mâle dominant et des groupes sociaux de départ et d’arrivée. Les facteurs déterminants les plus souvent mis en évidence dans les décisions de dispersion sont l’évitement de la consanguinité, la réduction des risques de prédation, la réduction de la compétition alimentaire ou intra-sexuelle. La prise en compte par les individus des risques de transmission de maladies reste, par contre, souvent difficile à explorer, en particulier dans des populations sauvages. Seules quelques rares études chez l’homme ou dans des populations animales mettent en évidence le rôle d’un évitement de pathogènes dans le choix de partenaires socio-sexuels, sur la base de signaux externes de présence de maladie, qu’ils soient comportementaux, chimiques ou visuels.

Cette étude apporte un éclairage sur les mécanismes de décision des femelles gorilles lors de leur dispersion entre groupes sociaux dans leur population. Les chercheurs ont étudié, pendant plus de 10 ans, la composition et la dynamique de 109 unités sociales de gorilles et ont caractérisé 593 gorilles individuellement identifiés dont 212 femelles adultes. Les populations étudiées sont affectées par le pian, une maladie à Treponema visible par des lésions cutanées, en particulier au visage, qui peuvent conduire à des déformations osseuses et des handicaps sévères chez les individus les plus atteints. La prévalence dans les populations étudiées est de 22% et 13% des individus sont considérés comme sévèrement atteints. Les chercheurs ont cherché à comprendre si la présence de cette maladie chez la femelle dispersante, chez les mâles adultes et chez les congénères des groupes pouvait influencer les décisions de dispersion des femelles adultes, tout en prenant en compte les autres facteurs potentiellement importants (statut reproducteur de la femelle, taille du groupe, composition en immatures du groupe, qualité du mâle reproducteur).

Les résultats confirment que la présence d’un enfant non encore sevré est un frein majeur à la dispersion chez les mères. D’autre part, les groupes de gorilles sont caractérisés par un processus de vieillissement qui va de la formation initiale, avec l’association d’un mâle et une femelle, jusqu’à la sénescence, lorsque le mâle perd progressivement ses femelles et sa progéniture qui dispersent. La tenure de groupe par un mâle est en moyenne d’une dizaine d’année. Le vieillissement du groupe s’accompagne donc également du vieillissement du mâle leader et est un indicateur de sa qualité en termes de reproduction et de protection du groupe. Les femelles choisissent préférentiellement d’immigrer dans des groupes jeunes conduits par des mâles pleinement matures au maximum de leurs capacités physiques. Au contraire, elles évitent les groupes sénescents qui sont conduits par des mâles plus âgés.

Le résultat le plus marquant de cette étude est que les femelles quittent les mâles et les groupes atteints par la maladie de pian et évitent d’immigrer dans des groupes qui contiennent un grand nombre d’individus affectés. L’état sanitaire des congénères autres que le partenaire reproducteur est donc un élément déterminant des choix de dispersion des femelles. Ces choix peuvent contribuer à limiter les risques d’infection par des congénères. On peut donc supposer que les mécanismes impliqués dans la détection de la maladie peuvent relever, comme cela a été montré chez l’homme, de signes visuels comme l’intensité des lésions cutanées, souvent localisées sur la face. En effet, chez le gorille comme chez l’homme, la face est souvent scrutée lors des communications interindividuelles. Par ailleurs, compte tenu de la longévité de l’espèce, les gorilles sont susceptibles d’apprendre le lien entre les signes de maladie d’individus familiers du groupe et l’évolution vers des conséquences délétères.

Globalement, cette étude montre que l’évitement de la maladie et le choix d’un mâle de bonne qualité sont des éléments majeurs dans les décisions de dispersion des femelles chez les gorilles de plaine. Elle souligne aussi le rôle crucial de la qualité de l’environnement social. Les incidences de ces stratégies dans les patrons de diffusion des maladies au sein des populations et la nécessité de les prendre en compte dans les modèles d’épidémiologie pour comprendre l’évolution des dynamiques hôtes-pathogènes sont discutés.


Référence
Alice Baudouin, Sylvain Gatti, Florence Levréro, Céline Genton, Romane H. Cristescu, Vincent Billy, Peggy Motsch, Jean‐Sébastien Pierre, Pascaline Le Gouar, Nelly Ménard. Disease avoidance, and breeding group age and size condition the dispersal patterns of western lowland gorilla females (2019). Ecology, First published: 12 June 2019, doi.org/10.1002/ecy.2786

https://esajournals.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ecy.2786



Contact OSUR
Nelly Ménard (ECOBIO, Station biologique de Paimpont) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM OSUR) / @