La post-fouille : la face cachée du travail de l’archéologue



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Le CReAAH est en pleine exploitation du matériel archéologique prélevé cet été sur le site de Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan).

Le CReAAH est en pleine exploitation du matériel archéologique prélevé cet été sur le site de Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan). En archéologie, on appelle ce travail la post-fouille. C’est un ensemble d’activités, en laboratoire, d’identification et d’inventaire du mobilier recueilli au moment de la fouille : souvent ingrat, laborieux, méticuleux, très chronophage, mais indispensable à l’avancée des connaissances du site, en l’occurrence un amas coquillier du Mésolithique. Ce « travail de fourmis » est réalisé par des bénévoles, souvent des étudiants en archéologie, sous la direction de Catherine Dupont (CReAAH).

Pour les stagiaires, la post-fouille offre une formation sur le tas (de sable... bien sûr !), une initiation aux phases de traitement du mobilier archéologique, à savoir : étude lithique, tri des refus de tamis, reconnaissance des classes animales présentes (mammifères, poissons, oiseaux, crustacés, coquillages, batraciens etc.), initiation à l’archéozoologie des invertébrés marins (identification, quantification, taphonomie, biométrie).

Rappelons que le site de Beg-er-Vil est un site de référence pour la fin du Mésolithique dans l’ouest de la France : sa fouille est d’autant plus impérieuse que celui-ci est en péril du fait de l’érosion marine et anthropique. Il est fouillé depuis 2012 sous la direction de Grégor Marchand (CReAAH). L’épais niveau archéologique a livré une quantité très importante de vestiges : des ossements de mammifères, des restes de crabes, de poissons, d’oiseaux, de coquilles marines, de silex taillés, de parures etc.. L’intégralité de l’épaisseur du dépotoir coquillier a été fouillée. Celle-ci comprend également un niveau de pierres brûlées associées à des coquilles d’huîtres, des fosses et des foyers.

Bref, y’a du taf… Quelques chiffres pour le stage proposé en septembre 2017 :
- 47 kilos de matériel : soient 59 sacs de de refus de tamis de 2 millimètres triés (il reste 124 sacs de 2013 non triés)
- 38 kilos de matériel : soient 31 sacs de de refus de tamis de 4 millimètres triés (il reste 229 sacs de 2014 non triés)
Inutile de préciser que le tri va se poursuivre encore quelques années ! Depuis 2013, on compte en tonnes !



Photos : Catherine Dupont (CReAAH)

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De la fouille archéologique à l’analyse

L’analyse des invertébrés marins découverts en contexte archéologique est une science très récente mais qui s’est développée très rapidement à l’échelle internationale. L'impulsion donnée depuis quinze ans à la recherche sur les décharges préhistoriques – les « dépotoirs » - s’est traduite par la mise en place d’un protocole commun à plusieurs disciplines de l’archéologie, dont Catherine est une des pionnières, ce qui lui a valu la médaille de bronze du CNRS en 2014. Nous assistons donc à un renouvellement de notre perception des populations humaines préhistoriques, voire historiques, grâce à cette nouvelle approche d’investigation. En appliquant un protocole adapté sur le terrain puis au laboratoire (c’est donc l’objet de la post-fouille), il est désormais possible d’en savoir plus sur l’exploitation des littoraux par les sociétés passées, à partir de restes de mollusques marins, de crustacés etc.. Au-delà d’un simple inventaire de produits utilisés ou des ressources consommées, il s’agit d’aborder des thématiques diverses comme la gestion des stocks naturels, la saisonnalité et la viabilité des activités, voire pour des phases plus récentes de notre passé, l’implantation d’établissements de commerce, et donc de développement d’axes de circulation, d’influences et échanges avec d’autres populations, etc..

Outre la fonction alimentaire quotidienne de certaines populations côtières, les coquillages, crustacés et oursins témoignent aussi, sur nos littoraux, de banquets ou de dépôts rituels. Ils peuvent servir d’outils, de récipients, de colorants, de parures, de décors, d’instruments de musique, de monnaies, de jouets, de matériaux de construction etc. etc..

Comme pour toutes les disciplines liées à l’archéologie, la qualité des analyses réalisées par les archéomalacologues – c’est le nom savant que l’on donne aux archéologues qui étudiant les mollusques - dépend fortement de celle des prélèvements faits sur le terrain. Dans la plupart des cas, les prélèvements sédimentaires sont indispensables à une étude quantitative des invertébrés marins. Sans eux, des espèces fragiles comme les moules, les oursins ou les crabes, sont sous-représentées, voire absentes des analyses. Le cas du site mésolithique de Beg-er-Vil est très parlant à ce sujet : le tamisage a révélé que ce coquillage était majoritairement exploité alors qu’il était absent des ramassages à vue effectués au moment de la fouille ! Il n’y a pas que le diable qui se cache dans les détails…

De même, les petites coquilles mélangés aux algues ou au sable sont absentes des analyses si des prélèvements sédimentaires n’ont pas été effectués pendant la fouille. Il en va de même pour les parures de petites dimensions comme les perles du Néolithique, qui font à peine un demi-centimètre de diamètre. De même, certaines activités comme la fracturation de coquilles de pourpres ou la production de parures ne sont pas bien comprises si l’ensemble des fragments coquilliers ne sont pas recueillis. Un tamisage à 2 mm à l’eau douce, fait au fur et à mesure de la fouille, est donc indispensable à l’analyse des invertébrés marins découverts dans les sites archéologiques.

Les volumes prélevés diffèrent selon les sites : de 10 à 100 litres sont nécessaires suivant la densité des coquilles et la nature des structures. Ils doivent permettre de dénombrer assez d’individus et d’en mesurer suffisamment pour que l’échantillon soit représentatif de l’ensemble d’une structure. Après tamisage et séchage, les échantillons sont alors triés. Cette étape permet de regrouper les fragments similaires et de les déterminer à l’aide d’ouvrages de référence et d’une collection de comparaison (en cours de constitution au sein du CReAAH), à la fois collection physique et base de données. Ce travail de détermination des espèces nous éclaire par exemple sur les environnements exploités ou la périodicité et la technique de collecte selon l’accessibilité de la ressource. En fonction des proportions relatives des espèces par rapport aux autres, on peut alors en déduire des indications sur les comportements humains : plutôt opportuniste ou au contraire sélectif, pour des pratiques commerciales par exemple.

Les spécimens identifiés sont ensuite mesurés. Quand ils sont fragmentés, des reconstitutions sont possibles à partir de fragments de coquilles, de doigts pour les crabes ou de pièces squelettiques pour les oursins. On fait alors appelle à la biométrie qui permet d’attester de l’utilisation des mollusques, voire de leur « valorisation » : on a pu établir par exemple que les coquilles supérieures à 20 mm sont le plus souvent sélectionnées pour être consommées, ou destinées au commerce.

L’identification d’organismes marins est également primordiale : elle permet de déterminer leurs écosystèmes d’origine (apports d’eau douce, fonds vaseux, bancs denses…) ; elle permet aussi de savoir si les coquilles ont été nettoyées pour en limiter le poids et, parfois, nous informe sur les techniques de pêche appliquées, tel le dragage. L’observation des coquilles permet également de savoir si elles ont été collectées vivantes ou sous forme d’épaves échouées sur une plage. Pouvoir comparer les différentes utilisations des coquillages pour un site archéologique considéré est fondamental : bien souvent, les parures et autres objets « précieux » sont exclus de l’analyse malacofaunique et leurs déterminations spécifiques ne sont pas toujours affinées. Elles permettent pourtant d’aborder des sujets de recherche intéressants comme la division des activités, le ramassage de coquilles échouées, la fréquentation de zones différentes du littoral suivant l’usage prévu. C’est ainsi que pour le Mésolithique, les chercheurs ont pu mettre en évidence que la recherche de coquilles et de coquillages s’est faite sans mettre les pieds dans l’eau !

Autre découverte récente : il n’y avait pas de recyclage des coquilles après consommation alimentaire. Il semble donc que la recherche de nourriture d’une part, et la recherche de matériel pour confectionner les parures d’autre part, aient été deux activités bien distinctes dès la Préhistoire. Ce comportement se vérifie d’ailleurs tout au long de l’histoire sur les côtes atlantiques françaises : les hommes n’ont pas hésité à sélectionner les coquilles les plus adaptées pour les coudre en parures sur un support ou les enfiler sur un lien. L’archéomalacologie a donc encore de beaux jours devant elle : on peut encore faire parler ces invertébrés marins qui nous renseignent sur un personnage central de l’archéologie, l’Homme, à la fois produit et acteur de son environnement.

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Précisément, parmi les avancées récentes, il apparaît que les coquilles et coquillages archéologiques soient aussi des témoins des caractéristiques des paléoenvironnements eux-mêmes. Ils constituent une mine d'informations sur les organismes côtiers et leur environnement. Ainsi, grâce à l'analyse ADN diligentée par des généticiens, les coquilles de mollusques marins se révèlent comme de véritable archives métagénomiques du passé. Avec l'analyse de leur coquille, de leur (micro)structure et de leur composition biogéochimique, on peut retracer leurs traits d'histoire de vie ou retrouver leurs conditions environnementales ou paléoenvironnementales, comme la température, la disponibilité alimentaire, la salinité et la pollution.
Pendant longtemps, on s’est contenté d’écouter les coquillages : maintenant, on peut même les faire parler !


>>> Pour en savoir plus
DUPONT C., 2017 - Connaitre l'exploitation du littoral par l’Homme à partir des invertébrés marins découverts en contexte archéologique. Les Nouvelles de l'Archéologie, ISBN : 978-2-7351-2382-7, n°148. 28-33.


Contact OSUR
Catherine Dupont (CReAAH) / @
Alain-Hervé Le Gall (multiCOM OSUR)





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