La vie des sols, est-ce que ça compte ?



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Article dans Sociologia Ruralis

Une approche des valeurs plurielles associées aux sols et aux organismes qui les peuplent en Europe.

Morgane Hervé, en thèse au sein des unités ECOBIO et CREM de l'université de Rennes 1, Daniel Cluzeau (ECOBIO, Station biologique de Paimpont) et Annegret Nicolai (ECOBIO, SAS) publient en avril 2020 dans la revue Sociologia Ruralis les résultats d'une enquête sur les valeurs développées par des agriculteurs européens dans le cadre de leurs pratiques de gestion des sols. Plus précisément, ils ont cherché à savoir si les sols et/ou les organismes qui s’y trouvent comptent pour des agriculteurs européens. Une étude interdisciplinaire à cheval entre l'écologie, l'économie et la sociologie, qui associe également Michel Renault du CREM (université de Rennes 1) et des chercheurs du Center of Biodiversity and Sustainable Land Use (Université de Goettingen, Allemagne).



Les sols forment à eux seuls un écosystème généralement caractérisé par une très grande diversité biologique et représentent eux-mêmes un support majeur des écosystèmes terrestres. Les organismes du sol peuvent avoir un rôle crucial dans les processus qui ont lieu au sein des sols. Ces processus sont impliqués dans des fonctions qui soutiennent elles-mêmes la réalisation de nombreuses activités humaines. Par exemple, la production agricole au champ requiert un support pour les cultures, qui fournisse nutriments, eau, sans trop d’humidité, de préférence avec une présence d’agents pathogènes limitée. Mais la relation existe dans les deux sens : les actions humaines influencent également les sols. Il a par exemple été montré que les modes de gestion des sols - e.g. en termes de rotation des cultures, d’usage de certaines méthodes (e.g. le labour) ou de certaines substances - étaient susceptibles de modifier :

- les conditions abiotiques, e.g. en provoquant un tassement,

- également les communautés biotiques, e.g. en modifiant la richesse taxonomique ou les abondances de certaines espèces.

 

Ainsi, des activités peuvent à l’occasion mettre en péril l’existence de fonctions sur lesquelles elles reposent pourtant. Par ailleurs, les sols se forment très lentement, à un rythme qui s’extrait d’une temporalité humaine. Du point de vue des activités anthropiques, ils représentent ainsi une ressource non renouvelable. L’ensemble de ces éléments fait ainsi de la préservation des sols et de leur bon fonctionnement un enjeu majeur pour nos sociétés.

En Europe, en particulier, 40% des sols ont une vocation agricole. Les agriculteurs peuvent alors être considérés comme les premiers gestionnaires des sols au sein de l’Union Européenne et leurs décisions de gestion, comme des facteurs majeurs en conditionnant l’évolution et la préservation. Les sciences sociales ont développé un intérêt marqué pour les facteurs déterminant ces décisions. Les études menées jusqu’ici ont mis en avant l’importance des facteurs économiques, e.g. en termes de coût du travail, du matériel et du carburant pour les machines. Mais d’autres chercheurs comme Prager et Posthumus (2010) ont mis en avant une intrication de nombreux autres facteurs à l’origine des choix effectués par les agriculteurs. Ici, les facteurs se situent au niveau économique certes, mais aussi personnel (e.g. croyances, connaissances), socio-culturel (e.g. processus d’apprentissage social, identité professionnelle et normes partagées), institutionnel (régulations en cours) mais dépendent aussi de l’environnement local (nature du sol, contraintes climatiques). Dans certains cas, les valeurs des agriculteurs sont également mentionnées. Néanmoins, le cas échéant, elles sont généralement envisagées comme une sorte de boite noire individuelle, plus ou moins fixe, à laquelle on ne peut avoir accès et qui, dès lors, n’est susceptible d’expliquer les comportements individuels que partiellement.

Selon l’école pragmatique américaine développée, notamment, par le philosophe John Dewey dans la première moitié du 20ème siècle, les valeurs ne sont pas un objet mental abstrait, purement subjectif et « inquestionnable ». Au contraire, les valeurs se manifestent factuellement et concrètement quand on définit ce qui compte et comment le prendre en compte. Ici, attribuer une valeur à quelque chose, c’est d’abord décider si ce quelque chose importe, vaut la peine que l’on s’y intéresse. Les valeurs se forment dans des « transactions » entre un être humain en tant qu’entité biologique inscrite dans une dimension sociale et un environnement composé pour partie d’éléments biophysiques. Les valeurs sont nécessaires lorsqu’on se trouve dans une situation insatisfaisante, problématique, qui bouscule les habitudes. Il nous faut alors enquêter sur les tenants et aboutissants de cette situation, afin de déterminer une solution au problème rencontré, d’identifier les moyens à disposition pour le résoudre et de décider si les conséquences attendues de ces moyens sont souhaitables. En d’autres termes, cela revient à définir des fins-en-vue qui dépendent des moyens acceptables disponibles pour les atteindre. Les valeurs formées dans une situation donnée sont le résultat d’un processus double mais inséparable : une appréciation spontanée et émotionnelle conjuguée à une évaluation comparative s’appuyant sur des expériences préalables et des échanges avec d’autres individus. Pour les philosophes pragmatiques, les valeurs peuvent être soumises à un examen réflexif susceptible de les questionner et de les faire évoluer et elles peuvent être observées au sein d’actes de communication.

Une des forces du pragmatisme est aussi d’envisager la coexistence d’une pluralité de valeurs en jeu dans une situation problématique. Dans cette étude, les chercheurs ont mobilisé une typologie de valeurs récemment développée par Arias-Arévalo et al. (2018). Les auteurs ont proposé une « taxonomie », identifiant quatre principaux domaines de valeurs, chacun étant ensuite décliné sous une ou plusieurs valeur(s) articulée(s) : (i) instrumentales, (ii) intrinsèques, (iii) fondamentales, (iv) eudaimoniques (assurant une « bonne » existence humaine).




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Ce cadre théorique a servi à structurer une enquête sur les valeurs développées par des agriculteurs européens dans le cadre de leurs pratiques de gestion des sols. Plus précisément, les scientifiques rennais et leurs collègues allemands ont cherché à savoir si les sols et/ou les organismes qui s’y trouvent comptent pour des agriculteurs européens. D’une part, ils ont cherché dans la littérature scientifique pré-existante des études présentant explicitement et si possible directement (e.g. sous forme de citations de paroles directes) les raisons mentionnées par les agriculteurs pour expliquer leurs choix de gestion des sols ou la façon dont ils prenaient ces derniers en compte dans leur activité. D’autre part, ils ont mis en œuvre cinq groupes de discussion avec des agriculteurs durant l’hiver 2017-2018, chacun ayant lieu dans un pays européen différent : Allemagne (Basse-Saxe), Espagne (Andalousie), France (Ille-et-Vilaine), Roumanie (Transylvanie) et Suède (Uppland). Ils ont appliqué la typologie proposée par Arias-Arévalo et al. (2018) afin de qualifier dans un second temps comment cela compte.


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Leurs résultats montrent que loin de considérer la vie des sols ou les sols par le seul biais d’une valeur instrumentale, les agriculteurs attribuent de l’importance à ces éléments de diverses manières et pour plusieurs raisons. Les organismes des sols demeurent peu envisagés par le biais de leur diversité : en général ce sont davantage des taxons spécifiques que les agriculteurs évaluent ou au contraire une idée générale de « la faune » ou « la vie » des sols. Ces organismes sont plutôt associés à des valeurs relatives à une « résilience écologique » des sols d’une part. D’autre part, pour certains agriculteurs, maintenir des organismes comme des vers de terre, pouvoir les observer au champ, participe à donner du sens à leur activité professionnelle. Les auteurs soupçonnent dans certains cas l’existence d’une valeur intrinsèque, exprimée à travers des actions de protection ou des tentatives de préservation sans fins-en-vue liée à une activité personnelle.

De manière générale, ils ont également observé que les valeurs associées au sol, ici considérées comme un « tout » sans distinction nette entre ses différentes composantes, sont beaucoup plus diversifiées. Ainsi le sol apparait-il comme important dans une perspective instrumentale, comme support de production ou facteur d’ajustement les coûts de production ; le sol en lui-même est également garant du bon fonctionnement du système agricole nécessaire à la vie des agriculteurs, qui mettent en avant une valeur liée à une « résilience écologique ». Le sol peut également être associé à une valeur symbolique ou d’identité, en tant que support de pratiques et de savoir-faire. A un niveau plus individuel, des agriculteurs ont également fait part du rôle joué par le sol en tant que vecteur de réflexion et de changements cognitifs (e.g. à travers des changements de pratiques), représentant un challenge intellectuel valorisant et stimulant.



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Cette étude a permis de dresser un premier inventaire à échelle européenne des valeurs associées aux sols et aux organismes qui les peuplent du point de vue d’agriculteurs placés dans une situation de gestion. Certaines dimensions de la typologie développée par Arias-Arévalo et al. (2018) e.g. sacrée, spirituelle ou encore esthétique, se sont révélées absentes dans notre jeu de données. Pourtant, elles ont été observées (i) pour les sols ou les organismes des sols, dans d’autres régions du monde ou (ii) en Europe, mais pour d’autres écosystèmes. Cela pourrait s’expliquer par l’héritage d’une conception initiale des sols comme support inertes et abiotiques dans l’histoire de l’agriculture « moderne ».

Cet inventaire, dressé à l’échelle européenne, permet de questionner la pertinence des choix de représentations des sols, notamment d’un point de vue légal. A l’aune de ces résultats, il semble que le développement d’une politique de gestion durable des sols agricoles en Europe gagnerait à tenir compte des multiples valeurs auxquelles ils peuvent être associés. Puisque la formation des valeurs est intrinsèquement liée à la situation dans laquelle elles sont sollicitées, on peut s’attendre à ce que ces valeurs soient dynamiques :

- spatialement e.g. entre différentes régions situées dans des contextes différents, où les situations peuvent être problématisées de manières variables

- temporellement e.g. avec des évolutions des situations mais également à travers des échanges entre individus susceptibles d’influencer les processus d’évaluation en jeu.

Un enjeu majeur de la suite de ce travail consistera donc à enquêter sur de telles dynamiques dans les valeurs portées par les agriculteurs et à mieux comprendre comment leur formation s’insère dans un milieu donné, participant à leur formatage et à leur sélection.

 

Cette étude a été réalisée pour partie dans le cadre du programme de recherche européen Biodivea SoilMan (01LC1620 ; appel à projet 2015-16), avec notamment les financements de l’Agence National de la Recherche et le Bundesministerium für Bildung und Forschung. La thèse de Morgane Hervé bénéficie d’un cofinancement de l’Université de Rennes 1 et de l’ADEME.



Référence
Hervé, M.E., Renault, M., Plaas, E., Schuette, R., Potthoff, M., Cluzeau, D. and Nicolai, A. (2020), From Practices to Values: Farmers’ Relationship with Soil Biodiversity in Europe. Sociologia Ruralis, 60: 596-620. doi:10.1111/soru.12303



Contact OSUR
Morgane Hervé (ECOBIO) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @