L’archéomalacologie, une discipline qui s’incruste (et les chercheurs rennais y sont pour quelque chose)



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Article dans Quaternary International

Nouveaux paradigmes dans l'exploitation des amas coquilliers mésolithiques en France atlantique : l'exemple de Beg-er-Vil, en Bretagne. Une publication de Catherine Dupont et Grégor Marchand (CNRS, CReAAH) dans la revue Quaternary International en septembre 2020.

 

Comme souvent en archéologie, les « poubelles » de nos ancêtres ont beaucoup à dire de leurs modes de vie et leurs interactions avec leur environnement. Mais jusqu’il y a peu, force est de constater que les déchets coquilliers ne suscitaient quasiment aucun intérêt. Les choses changent grâce aux nouvelles recherches en malacologie et méthodologies développées au labo CReAAH à Rennes avec Catherine Dupont et Grégor Marchand. On peut même dire qu’un tout nouveau champ scientifique a émergé ces dernières années.

La côte atlantique du nord-ouest de la France est l'une des régions classiques du Mésolithique européen, rendue célèbre par les fouilles de Téviec et Hoedic (Morbihan) dans la première moitié du XXe siècle. Mais à cette époque, on s'intéressait peu à la composante "déchets alimentaires" des dépotoirs de coquillages. Cependant, à la fin des années 1990, de nouvelles méthodes et techniques d'étude ont contribué à une meilleure description des activités variées de ces populations côtières. En France atlantique, de nouvelles fouilles ont démontré que les dépôts de coquillages ne sont pas un « simple » type de site mais plutôt une des nombreuses unités stratigraphiques qui constituent une occupation humaine sur le littoral. On peut alors en extraire des informations spécifiques qui du coup changent notre perception des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique de la côte atlantique française. On est ainsi passé de la vision d’une population préoccupée par la survie quotidienne et contrainte de manger des coquillages par nécessité, à celle de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs engagés dans des activités variées, avec une approche raisonnée de l’exploitation des ressources de leur environnement. On découvre ainsi que leur connaissance des biotopes marins est révélée par la diversité des animaux marins dédiés à l'alimentation, mais aussi par la collecte d'autres matières premières échouées sur la plage, dont le silex ou les coquillages dépourvus de chair. Les techniques d’analyse mises au point par les chercheurs du CReAAH permettent désormais de distinguer ces différentes utilisations et pratiques liées à ces matériaux. Ces derniers donnent alors accès à la sphère symbolique et ont été clairement et soigneusement sélectionnés à des fins ornementales.

Ce manque d'intérêt passé contraste avec l'énorme potentiel de ces coquillages récemment révélé par le développement du tamisage, parfois associé à un tri exhaustif. Ces dernières années, une véritable révolution dans les techniques d'enregistrement des vestiges et des structures a eu lieu. Les fouilles menées pendant 7 ans à Beg-er-Vil ont permis d’affiner ces méthodes.

Les avancées dans les connaissances reposent donc en grande partie sur l’originalité des méthodes de fouilles – l’échantillonnage - et des analyses de post-fouilles menées à Beg-er-Vil dans la dernière décennie. Les fouilles initiales remontent néanmoins aux années 80 : la totalité des sédiments avait été tamisée à sec avec un tamis de 5 mm. Cependant, seuls quelques éléments de coquille ont été mis à part. Fort heureusement, tous les sédiments avaient été mis en sac et préservés. Plus de 10 ans plus tard, seuls quatre mètres carrés de l’amas coquillier et le contenu des structures identifiées comme des fosses ont été tamisés avec des mailles de 5 et 1 mm. La plus grande maille a été complètement triée. Seul un rapide contrôle visuel a été effectué sur la plus petite maille pour évaluer l'homogénéité des déchets. Par exemple, les archéologues ont ainsi pu montrer que la principale espèce visible dans le milieu, la moule Mytilus edulis Linné, 1758, était absente d’un ramassage à vue, tandis qu’elle est clairement l’espèce majoritaire après un tamisage associé à un tri exhaustif. En effet, cette espèce, qui possède une coquille fine et fragile, est caractérisée à Beg-er-Vil par un taux de calcination élevé qui a accentué sa fragilité. Bien que plusieurs milliers de moules aient été recensées à Beg-er-Vil, aucune d'entre elles n'a été observée intacte.


 

L'impact des méthodes d'échantillonnage différentiel

Tous les restes archéologiques de Beg-er-Vil ont été collectés par quart de mètre carré avec un tamisage complet des sédiments : avec des mailles de 4 et 2 mm, avec de l'eau de mer dans un premier temps, suivi ensuite d'un rinçage à l'eau douce. Seule une partie des sédiments a pu être tamisée à 0,5 mm en laboratoire avec de l'eau douce. Tous les restes retenus dans la maille de 4 mm ont été triés. Pour la maille de 2 mm, le même protocole a été appliqué, à l’exception des coquillages. Pour ces derniers, les chercheurs rennais ont d'abord extrait toutes les parties des coquilles utilisées afin de calculer le NMI (Nombre Minimum d’Individus), puis ils ont procédé à un échantillonnage pour calculer le NR (Nombre de Restes). L'objectif à long terme de ce tamisage est d'étudier la distribution spatiale et la composition des différents artefacts sur le site, en relation avec les structures identifiées et les biais taphonomiques. Tous les restes des animaux et des plantes exploités par cette population mésolithique ont été considérés comme des artefacts. En complément de cet inventaire, en novembre 2018, 1772 échantillons ont fait l’objet d’une mesure pH, tandis que 310 échantillons ont été analysés par fluorescence X.

Ce protocole d'échantillonnage appliqué à Beg-er-Vil ouvre la voie à une meilleure connaissance de la biodiversité des zones côtières de la période Mésolithique à travers le filtre des activités humaines. Ce protocole, combinant le tamisage et le tri exhaustif des échantillons de sédiments, a d’ailleurs déjà fait ses preuves dans d'autres milieux coquilliers mésolithiques à l'échelle européenne. Il donne une représentation plus réaliste des proportions d'espèces exploitées en contournant la sous-estimation des espèces les plus friables ou les plus petites. A noter que certaines de ces petites espèces peuvent refléter la contribution d'autres produits marins, comme les algues par exemple.

A l’avenir, l'analyse exhaustive de plusieurs dizaines de mètres carrés de fouille permettra également de caractériser l'hétérogénéité de la composition de la décharge. De même, ces opérations à Beg-er-Vil permettent d'aborder une question majeure pour l'évolution de ce type de site : en effet, il est généralement admis que certaines de ces accumulations ont probablement été dissoutes en raison de l'acidité du substrat. Le milieu coquillier est par essence un système dans un état d'équilibre fragile, en raison de niveaux d'acidité élevés : cet équilibre se détériore généralement au fil du temps, entraînant la dissolution des coquilles qui composent la structure. Les milieux coquilliers sont donc des sites menacés qui nécessitent une surveillance archéologique particulière. De plus, cette "autodigestion" du milieu coquillier sous-tend sans doute la représentation différentielle de certains vestiges, comme ceux d'origine animale. L'attention portée aux "miettes" du milieu contribuera sans aucun doute à expliquer certaines des lacunes dans la distribution spatiale des coquillages.




L’émergence de nouvelles conceptions de l'économie maritime mésolithique dans l'Ouest de la France

Avec les méthodes mises au point au CReAAH à Rennes, les chercheurs montrent que les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique de la côte atlantique française étaient des « pêcheurs-chasseurs-cueilleurs » sachant tirer avantage de la diversité offerte par les environnements côtiers. A l'interface entre l'océan et la terre, on découvre qu’ils savaient utiliser les marées quotidiennes et les cycles saisonniers pour extraire de nombreuses espèces qui restent invisibles sans une connaissance approfondie de l'environnement proche. Ainsi, ils ont fouillé le sable pour trouver certaines espèces de coquillages, soulever des rochers pour débusquer les crabes, attendre la période de nidification de certains oiseaux de mer pour les attraper et les manger, et profitez de la saison de maturation des fruits !

Ils ont également passé du temps à surveiller la plage et ont profité de ce que la mer a rejeté, y compris des coquillages échoués morts qui pouvaient être utilisés comme ornements. De telles stratégies, clairement distinctes de l'approvisionnement en proies vivantes, ont été décrites dans d'autres parties du monde, en Afrique du Sud par exemple. La diversité des invertébrés marins identifiés à Beg-er-Vil ne semble pas représenter une occupation correspondant seulement à quelques journées de présence sur le site. Il est tout à fait légitime d'évoquer la possibilité d'une transmission intergénérationnelle des coins de pêche, étant donné que cette diversité englobe à peu près tout ce qui peut être consommé. Cette pression sur les ressources accessibles ne semble pas avoir impliqué de la prise de risque pour obtenir de la nourriture. Les données actuelles ne montrent aucune preuve matérielle que les gens sont partis à ailleurs pour trouver de la nourriture. Aucune espèce de mollusques et de crustacés nécessitant une immersion dans l'eau n’a été recueillie. De même, les poissons ont pu être pêchés sur le rivage sans bateau et l'hypothèse de l'utilisation les barrages à poissons (i.e. des pêcheries) reste ouverte.

Au final, ce sont plus de quinze disciplines archéologiques qui ont été impliquées dans l'étude de l’amas coquillier de Beg-er-Vil. Des développements méthodologiques sans précédent pour cette région ont conduit à la découverte de vestiges archéologiques jusqu'alors invisibles. La comparaison des données selon les diverses techniques de fouille employées met en évidence la nécessité de faire preuve de prudence dans les interprétations archéologiques. Cependant, le tamisage des coquillages a aussi ses limites : la conservation d'énormes volumes de coquilles ! Bien que le tri constitue la première étape du processus - car il comprime ces volumes… - l'étape suivante consiste à convaincre les autorités compétentes de conserver ces restes... Ces dépôts de fouille – au sens des archives - constituent notre patrimoine et témoignent de la biodiversité et des activités humaines passées. Pour l’archéologue d’aujourd’hui, il est très difficile de prévoir exactement ce que sa truelle doit conserver dans les dépôts où la masse des coquillages se dissout avec le temps, et où la précision des techniques d'analyse est en constante amélioration.

 

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Succession sédimentaire générale vue dans la coupe naturelle à Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan, France) (Photo : G. Marchand, CNRS)



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Vue détaillée du niveau archéologique de Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan, France) (Photo : G. Marchand, CNRS)

 

 

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La quantité, la diversité et les proportions des mollusques marins selon les méthodes d'échantillonnage. Expérimentation sur les sédiments provenant des fouilles de Beg-er-Vil dans les années 80 (NMI=MNI : Minimum Number of Individuals ; NR=NISP : Number of Individual Spécimens ; C. Dupont CNRS)




Référence
Catherine Dupont, Grégor Marchand, New paradigms in the exploitation of Mesolithic shell middens in Atlantic France: The example of Beg-er-Vil, Brittany, Quaternary International,  2020, doi.org/10.1016/j.quaint.2020.09.043





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