Les Néandertaliens pionniers de l’exploitation des ressources marines



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ARTICLE DANS SCIENCE

Il y a eu, jusqu'à présent, peu de preuves que la collecte de coquillages, la pêche et la chasse aux oiseaux et mammifères marins étaient des pratiques courantes chez les populations Néandertaliennes. On sait par contre que ces pratiques étaient répandues chez leurs contemporains anatomiquement modernes en Afrique australe. Une équipe internationale de chercheurs dirigée par João Zilhão (ICREA, Université de Barcelone) à laquelle appartiennent trois chercheurs de deux laboratoires du CNRS (Catherine Dupont, CReAAH, CNRS-Université de Rennes, Francesco d’Errico et Alain Queffelec, laboratoire PACEA, CNRS-Université de Bordeaux-Ministère de la Culture) met à mal cette vision dans un article qui vient d’être publié dans la revue Science. Il propose un nouveau scénario selon lequel la familiarité des humains avec la mer et ses ressources est beaucoup plus ancienne et plus répandue que supposé jusqu'à présent.


Un modèle très influent de nos origines suggère que la consommation régulière de ressources aquatiques - riches en Oméga 3 et autres acides gras qui permettent le développement du tissu cérébral – aurait favorisé l’augmentation des capacités cognitives des populations modernes africaines lors de la dernière période interglaciaire (120 000-70 000 ans avant le présent). Cette augmentation expliquerait l'apparition précoce de cultures matérielles symboliques et de technologies complexes : peintures corporelles à l'ocre, objets de parure, gravures géométriques sur des fragments d’ocre et des récipients fabriqués à partir d'œufs d'autruche, outils élaborés en os, chauffe de la pierre pour faciliter la taille d’outils. Ces comportements reflètent une capacité de pensée abstraite et de communication par le biais de symboles et des modes d’apprentissage complexes. Ils auraient favorisé l'émergence de sociétés plus organisées dont la croissance démographique a fini par conduire à la colonisation de l'Eurasie. A la suite de cette colonisation, les Néandertaliens et d'autres populations non "modernes" - tant sur le plan anatomique que, par déduction, sur le plan cognitif - se seraient "inévitablement" éteints.

Les résultats présentés dans l’article qui vient d’être publié dans Science semblent raconter une toute autre histoire. La grotte de Figueira Brava, au Portugal, objet de l’étude, est située sur les pentes de la Serra da Arrábida, à 30 km au sud de Lisbonne, près de l'estuaire du Sado. Elle a servi d'abri aux populations néandertaliennes pendant vingt millénaires, entre 106 000 et 86 000 ans, c'est-à-dire pendant la dernière période interglaciaire, lorsque le climat de la Terre était similaire à celui d'aujourd'hui. Actuellement, la grotte de Figueira Brava est située au bord de la mer, mais, à l'époque où elle était habitée, la distance jusqu'à la côte a varié entre 750 à 2 000 m.

L’analyse méticuleuse des restes découverts pendant les fouilles révèle des stratégies de subsistance diversifiées, avec consommation de mollusques (patelles, moules, palourdes), crustacés (tourteaux et araignées de mer), poissons (requin bleu, anguille, congre, dorade, mulet), oiseaux aquatiques (canard colvert, oie, cormoran, fou de Bassan, puffin, pingouin, aigrette, plongeon), mammifères marins (dauphin, phoque gris). Les Néandertaliens de Figueira Brava complétaient ce panier en chassant des cerfs, des bouquetins, des chevaux, des aurochs ainsi que de petites proies comme la tortue terrestre. Parmi les restes de plantes, il a été possible de déterminer des restes d'olivier, de vigne, de figuier et d'autres espèces typiques d'un climat méditerranéen. Le plus abondant est cependant le pin, dont le bois servait de combustible, mais dont les restes comprennent des coquilles de pignons. Les pignes mûres mais encore fermées étaient ramassées sur les branches et stockées dans la grotte où elles étaient ouvertes à la chaleur du feu pour en extraire, et manger, les pignons.

La diversité des ressources documentées à Figueira Brava est supérieure à celle observée dans les sites mésolithiques portugais datés entre 7 500 et 9 000 ans. Dans les moments d'occupation les plus intenses, la densité des accumulations de restes de mollusques est, à Figueira Brava, identique à celle observée dans ces sites. Ces derniers contiennent en outre des centaines de sépultures dont l'analyse isotopique a permis de vérifier que des quantités aussi importantes de restes de nourriture d’origine aquatique sont effectivement liées à un régime alimentaire à forte composante marine, qui peut aller jusqu'à 50% de l’alimentation. Nous pouvons donc en déduire que cela aurait également été le cas pour les populations néandertaliennes de la côte atlantique ibérique.

En s’appuyant sur ce constat, les chercheurs concluent que la familiarité des humains avec la mer et ses ressources est quelque chose de beaucoup plus ancien et plus répandu qu'on ne le pensait jusqu'à présent. Si la consommation habituelle de ressources marines a joué un rôle important dans le développement des capacités cognitives, elle l'a fait à l'échelle de l'humanité tout entière. En fait, selon les paramètres de comparaison utilisés, la densité des ressources marines sur le site est égale ou supérieure, sinon bien supérieure, à la gamme de variation observée sur les sites sud-africains contemporains.

Le concept de Néandertaliens comme peuples du froid, spécialisés dans la chasse aux grands herbivores est aussi à revoir. Cette vision est valable pour les pays d'Europe centrale et septentrionale qui ont été pionniers dans le développement de l'archéologie paléolithique, comme la France et l'Allemagne. Entre 400 000 ans et 10 000 ans, le climat de la Terre a été souvent plus froid qu'aujourd'hui, et il s'agissait de régions de steppe ou de toundra qui correspondaient à l'extrême nord de territoires habités par des populations humaines. Des proportions importantes de la population humaine européenne vivaient dans les régions du sud, en particulier en Italie et, surtout, dans la péninsule ibérique, où la recherche a débuté plus tard. Ce n'est que depuis 25 ans qu'elle a pu commencer à produire des résultats de manière continue et cohérente. Tout comme il n'est pas logique de considérer le mode de vie et l'économie des peuples de l'Arctique comme représentatifs des chasseurs-cueilleurs documentés par l'ethnographie, il n'est pas non plus logique de considérer les Néandertaliens du Nord comme représentatifs de cette population. En fait, de nombreux groupes des Néandertaliens ont pu vivre comme les habitants de Figueira Brava.


 

Contacts

Catherine Dupont @

Francesco d’Errico francesco. @

Alain Queffelec @

 

Référence
Zilhão, D. E. Angelucci, M. Araújo Igreja, L. J. Arnold, E. Badal, P. Callapez, J. L. Cardoso, F. d’Errico, J. Daura, M. Demuro, M. Deschamps, C. Dupont, S. Gabriel, D. L. Hoffmann, P. Legoinha, H. Matias, A. M. Monge Soares, M. Nabais, P. Portela, A. Queffelec, F. Rodrigues, P. Souto. (2020) Last Interglacial Iberian Neandertals as Fisher-Hunter-Gatherers. Science 367.DOI: 10.1126/science.aaz7943

 

 

Figures

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Figure 1: Localisation de la grotte de Figueira Brava et photos de la grotte et de la fouille. En bas à gauche couche archéologique riche en restes de coquillages marins (© Joao Zilhão)

 

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Figure 2 : Ressources marines de Figueira Brava: A. patelles, B. palourdes, C. tourteaux, D. vertèbre de dauphin, E. vertèbre de requin (A-C M. Nabais, D Antunes et al. 2000, E. J. P. Ruas)



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Figure 3 : Fragments de pinces de tourteaux découverts à Figueira Brava (M. Nabais) et référentiel actuel (© CNRS C. Dupont).



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Figure 4 : Coquillages de patelles, de palourde et de moules de Figueira Brava (M. Nabais) et référentiels actuels (© CNRS C. Dupont).





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