L'évolution des précipitations et leurs perceptions par les communautés amazoniennes


 AHLeGall    22/06/2017 : 12:26

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Le changement climatique dans la région amazonienne fait l'objet de nombreuses études non seulement en raison de son statut d'écosystème emblématique, mais aussi parce que c’est une région où les changements ont été dramatiques depuis plus de 30 ans, principalement en raison de la déforestation.

Le changement climatique dans la région amazonienne fait l'objet de nombreuses études non seulement en raison de son statut d'écosystème emblématique, mais aussi parce que c’est une région où les changements ont été dramatiques depuis plus de 30 ans, principalement en raison de la déforestation. Les auteurs ont souhaité déterminer comment les gens qui vivent en Amazonie perçoivent les changements environnementaux : ils ont  comparé leurs perceptions avec les données satellitaires sur les précipitations sur la base de 12 sites distincts représentant la diversité communautaire dans cette région du Brésil. Les résultats montrent que les perceptions sont variées et l'accord avec les données physiques mesurées n'est pas toujours bon. Cependant, l'arc de déforestation, où la tendance à la baisse des précipitations est plus fortement observée, apparaît effectivement comme la région où les populations ont la plus grande perception du changement dans les régimes de pluie. Ce travail piloté par Vincent Dubreuil du labo LETG-Rennes-COSTEL est publié en juin 2017 dans la revue Climatic Change sous le titre « Local rainfall trends and their perceptions by Amazonian communities ».



Une étude interdisciplinaire à l’interface des sciences humaines (sociologie) et des sciences exactes (climatologie)

La région amazonienne est celle où les changements climatiques sont étroitement surveillés en raison de son rôle dans les grands cycles mondiaux de l'eau et du carbone. Dans cette région vit une population hétérogène composée d'anciennes communautés amérindiennes ou traditionnelles qui exploitent les ressources forestières et fluviales, ainsi que des migrants formant une sorte de « front pionnier » qui transforment les zones rurales et développent de nouveaux centres urbains.

A une phase initiale basée sur des modes de développement intensifs et prédateurs (dans la période 1970-1990), a succédé une phase où les expériences de développement durable se sont multipliées. Cependant, les conditions de vie restent encore aujourd’hui précaires, essentiellement dans les zones rurales, malgré un développement économique rapide, avec des impacts environnementaux qui continuent d'augmenter. La question de la durabilité en Amazonie reste donc posée. L'ampleur des changements - la déforestation, la colonisation agricole, l'érosion des sols et la perte de biodiversité – met en exergue les problèmes liés aux stratégies de développement durable de la région. Selon les différents modèles, près de 40% des zones forestières pourraient disparaître d'ici 2040 si les politiques gouvernementales se poursuivent sur le modèle de celles du début des années 2000. L'impact de ces changements sur l'environnement est d’ores et déjà perceptible avec des changements climatiques locaux et régionaux, également avec la disparition de certaines espèces. Les enjeux sont à la fois globaux et locaux, car les populations essaient d'équilibrer leur mode de vie et leur développement territorial avec les changements - observés ou perçus - dans leur propre environnement. En général, une perception du changement est une première étape nécessaire à l'adaptation. En effet, développer des stratégies d'adaptation au changement climatique implique de mieux comprendre comment les populations perçoivent et utilisent leur environnement. Dans le contexte amazonien, de nombreuses communautés dépendent des rivières pour leur subsistance et sont donc plus vulnérables aux variations prononcées des précipitations et donc des niveaux d'eau. En effet, culturellement, les perceptions environnementales ont une valeur intrinsèque qui met en lumière la culture et la connaissance locale : ceci est tout à fait crucial pour les politiques publiques, pour la gestion de l'environnement et pour la définition des stratégies d'adaptation liées au changement climatique, telles qu'elles sont reconnues dans l'Accord de Paris.

Dans ce contexte, le projet ANR DURAMAZ (2005-2010) a permis de lancer un programme original pour qualifier et quantifier le développement durable de certains sites de l'Amazonie en utilisant des indicateurs pour mesurer le degré de développement socio-économique et l'engagement environnemental. Treize lieux qui reflètent la diversité des situations sociales, écologiques et économiques dans l'Amazonie brésilienne ont été choisis comme sites d'étude. Dans chaque endroit, des études approfondies ont été menées, y compris la collecte d'une vaste gamme de données socio-économiques du site, du foyer à l'individu.

Dans cette étude interdisciplinaire à l’interface des sciences humaines et des sciences exactes, les auteurs ont donc combiné des données quantitatives et qualitatives pour examiner les précipitations observées et la perception de leurs changements par les populations de ces communautés. Ils ont cherché à identifier les indicateurs clés de la perception de la dynamique climatique (et de son évolution) par la population, grâce aux enquêtes menées auprès des populations locales. En comparant les données physiques observées avec les perceptions des communautés locales, les chercheurs visent à mieux comprendre comment ces populations perçoivent leur environnement et par quels indicateurs climatiques prééminents ils perçoivent leur lieu de vie et soutiennent les décisions sociales et économiques. Une difficulté supplémentaire tient à l'absence de longues séries d'observation de la pluviométrie : les stations sont peu nombreuses, éloignées des sites d'études et souvent lacunaires. Une originalité de l'étude a donc été d'utiliser de nouveaux produits satellitaires disponibles sur une longue durée (trente années) comme données d'observation "physiques" des pluies.


Quelques résultats

Les résultats indiquent que, même si les perceptions sont variées et ne sont pas toujours en accord avec les données mesurées, l'arc de déforestation dans l'Amazonie du sud-brésilien montre une concordance entre des précipitations en diminution et une plus grande perception par les communautés du changement dans le régime de pluie. Plusieurs fois, cependant, l'élément le plus frappant dans les «réponses ouvertes» a été l'augmentation de l'irrégularité (ou imprévisibilité) des précipitations. Les communautés agricoles et traditionnelles (qui comptent sur la pêche, les activités d’extraction ou l'agriculture familiale) semblent en effet sensibles en priorité à la variabilité interannuelle des précipitations.

Cette étude confirme donc l'importance de mieux comprendre comment les populations perçoivent leur environnement, et surtout les conditions climatiques. Les systèmes de mesure et d’observation des sciences naturelles (notamment la télédétection spatiale) sont fondamentaux pour définir, calculer et prédire le changement climatique, mais ne suffisent pas à établir des stratégies sur la façon d'aborder les problèmes, en particulier à l'échelle locale. Du point de vue des politiques publiques, les perceptions sont importantes pour expliquer pourquoi certaines mesures peuvent être couronnées de succès ou au contraire échouer.

La prochaine étape de ce travail comprendra donc un approfondissement de ces premières études détaillant les questionnaires aux communautés amazoniennes, en s'appuyant sur le travail du Réseau brésilien de recherche sur le changement climatique (Redeclima). Cela permettra de détailler le lien entre les pratiques agricoles et les modèles de saison des pluies, et d'examiner l'impact des années atypiques (plus humides ou plus sèches) sur la perception du climat par les communautés locales.



Dubreuil Climate Change Juin2017b    Dubreuil Climate Change Juin2017
Région d'Alta FLoresta, nord du Mato Grosso (Brésil)
 

Source
Dubreuil, V., Funatsu, B.M., Michot, V. et al. Climatic Change (2017). doi:10.1007/s10584-017-2006-0

 

Contact OSUR
Vincent Dubreuil (LETG-Rennes-COSTEL)
Alain-Hervé Le Gall (multiCOM OSUR)





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