L'humanité, chaînon manquant du cycle de l'eau, vraiment ?



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ARTICLE DANS NATURE GEOSCIENCE

Ben Abbott (Brigham Young University USA, ex OSUR), Jean Marçais (IPG Paris, OSUR/Géosciences Rennes), Tamara Kolbe (Swedish University of Agricultural Sciences, ex Géosciences Rennes), Ovidiu Ursache (SAS, AGROCAMPUS OUEST, INRA) et Gilles Pinay (IRSTEA, ex OSUR/ECOBIO) publient le 10 juin 2019 dans NATURE Geoscience un article intitulé "Human domination of the global water cycle absent from depictions and perceptions". Les auteurs constatent que nos représentations du cycle de l’eau donnent une fausse impression de sécurité concernant nos approvisionnements en eau. Cet article s'attache à analyser nos représentations culturelles du cycle de l'eau, nos perceptions biaisées de celui-ci et, in fine, suggère les nécessaires ajustements de nos comportements. A noter que la prestigieuse revue a choisi cet article en Une de sa page d'accueil !



Les schémas représentant le cycle de l’eau, utilisés pour la recherche ou l’éducation dans les différents pays du monde, ont absolument besoin d’évoluer, selon une récente analyse effectuée par une équipe internationale d’hydrologues. L’étude, publiée dans la revue Nature Geoscience, a analysé plus de 450 représentations du cycle de l’eau dans 12 pays différents. Les auteurs ont trouvé que 85% de ces schémas ne représentaient aucun des impacts anthropiques sur le cycle de l’eau, et que seulement 2% montraient l’impact du changement climatique ou de la pollution des eaux, deux des principales causes de la crise mondiale actuelle concernant nos ressources en eau.

Ne pas représenter les interactions par lesquelles les humains impactent le cycle de l’eau, c’est omettre la totale dépendance des humains vis-à-vis de la ressource en eau. Cela contribue à donner un faux sentiment de sécurité concernant nos approvisionnements en eau, qui est la ressource emblématique, critique à notre vie sur Terre. « Le monde est en train de traverser une crise mondiale de l’eau, mais on ne le soupçonnerait pas en jetant un œil aux représentations actuelles du cycle de l’eau » remarque le premier auteur Ben Abbott, maître de conférences à l’université de Brigham Young University aux Etats-Unis (et ex postdoc Marie Curie, CNRS, université de Rennes 1, de 2014 à 2016 à l'OSUR). Et il ajoute : « On ne peut rien comprendre aux enjeux concernant l’eau au XXIe siècle sans inclure les humains dans nos représentations ».

Cette importante équipe internationale regroupant notamment des chercheurs des Etats-Unis, de France et du Royaume-Uni a compilé les dernières estimations concernant les réservoirs et les flux affectant le cycle de l’eau, provenant de plus de 80 articles sur le cycle de l’eau. Ces études montrent toutes comment l’impact des humains sur la ressource en eau est devenu omniprésente. Ces études ont montré que les humains prélèvent maintenant plus de la moitié de l’eau qui s’écoulent dans les rivières du monde entier, soit 24 000 km3 par an. Cette eau sert essentiellement à l’élevage d’animaux pour la consommation de viande, notamment via la mise en culture de céréales et de fourrages pour l’alimentation animale.

« Nos représentations du cycle de l’eau sont une icône des sciences de l’eau, par lequel chaque écolier se familiarise aux notions des grands cycles terrestres », rapporte David Hannah, l’un des coauteurs de l’étude, professeur à l’université de Birmingham en Angleterre, occupant actuellement la chaire en sciences de l’eau de l’UNESCO. « En excluant les impacts anthropiques tels que le changement climatique, l’artificialisation ou la conversion des terres à des fins agricoles de nos représentations du cycle de l’eau, nous créons de larges lacunes dans la conception que chacun se fait du cycle de l’eau et de l’état de nos ressources. »

A l’échelle mondiale, 1.8 million de personnes meurent chaque année du fait d’un accès à une eau de mauvaise qualité, et la plupart des écosystèmes terrestres doivent faire face à un stress hydrique du fait de l’appropriation humaine des ressources en eau. Les chercheurs de cette étude défendent qu’il est urgent d’interroger ces mauvaises représentations du cycle de l’eau pour promouvoir une vision renouvelée, plus précise et adaptée à notre compréhension actuelle du cycle de l’eau à l’ère de l’anthropocène. Ceci est crucial si l’on veut que notre société globalisée soit capable de résoudre la crise mondiale de l’eau. « D’autres disciplines s’intéressant aux grands cycles biogéochimiques ont fait un gros travail de ce côté-là » relève ainsi Ben Abbott. « Il est aujourd’hui difficile de trouver une représentation du cycle du carbone ou de l’azote qui ne mentionne pas les effets anthropiques majeurs que sont le recours aux énergies fossiles ou aux fertilisants de synthèse. »

Ces chercheurs ont donc dessiné un nouveau type de représentation du cycle de l’eau, capable de promouvoir une meilleure compréhension du cycle de l’eau au XXIe siècle. Ces représentations décrivent des processus plus complexes comme le lien entre l’usage des sols et les précipitations, les changements dus à la fonte des glaciers, à la pollution des eaux ou à la montée des océans. « Nos représentations actuelles restent prisonnières d’une vision exclusivement ʺnaturelleʺ du cycle de l’eau, héritée du XVIIe siècle, particulièrement inadaptée pour penser la résolution des crises majeures qui pèsent sur nos ressources à l’ère de l’anthropocène », dit Jean Marçais (IPG Paris, doctorant à Géosciences Rennes, université de Rennes 1, de 2015 à 2018). « Cette nouvelle représentation est un état des lieux1 décrivant et représentant la crise de l’eau actuelle. A elle seule, elle ne permettra pas de résoudre cette crise, mais cette description est une première étape, essentielle pour la prise de conscience généralisée de cette crise de l’eau. C’est cette prise de conscience qui pourra ensuite voir l’émergence de solutions pour faire face à notre surconsommation d’eau. Face à cette crise mondiale de l’eau, les solutions devront nécessairement passer par une remise en question conjointe des tenants et aboutissants de notre alimentation. ».


[1] Au sens donné par Bruno Latour dans Où atterrir ?, Editions La découverte.



Juin2019
Bien que chaque aspect du cycle hydrologique mondial soit influencé par une combinaison du changement climatique, de l'utilisation des sols et à celle de l'eau, une cause prédominante est donnée par la couleur de la boîte
Vert : utilisation des sols
Orange : changement climatique
Bleu : utilisation de l'eau



Référence
Benjamin W. Abbott, Kevin Bishop, Jay P. Zarnetske, Camille Minaudo, F. S. Chapin III, Stefan Krause, David M. Hannah, Lafe Conner, David Ellison, Sarah E. Godsey, Stephen Plont, Jean Marçais, Tamara Kolbe, Amanda Huebner, Rebecca J. Frei, Tyler Hampton, Sen Gu, Madeline Buhman, Sayedeh Sara Sayedi, Ovidiu Ursache, Melissa Chapin, Kathryn D. Henderson & Gilles Pinay (2019). Human domination of the global water cycle absent from depictions and perceptions, Nature Geoscience, 1752-0908, DOI - 10.1038/s41561-019-0374-y


Contact OSUR
Jean Marçais (Géosciences Rennes, IPG Paris) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @





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