Outils lithiques : comment interpréter les transferts de roches au cours du Mésolithique dans l'Ouest de la France ?



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Article dans Journal of Lithic Studies

Le substrat géologique cristallin du massif armoricain, dans l'Ouest de la France, est dépourvu de nodules de silex facilement accessible. Par conséquent, au cours de la Préhistoire, les hommes ont développé différentes stratégies pour fabriquer leurs outils : soit en adaptant les méthodes de production aux roches locales de diverses origines lithiques, soit en important des matériaux des marges sédimentaires de la région géologique du Massif armoricain. L’article de Grégor Marchand (CNRS, CReAAH), publié en février 2021 dans Journal of Lithic Studies propose justement d'analyser la répartition des matériaux lithiques au cours du Mésolithique avec un regard nouveau, plus précisément comme la conséquence d'une succession de choix collectifs. Ainsi, les archéologues constatent que de nombreuses roches sédimentaires, métamorphiques ou plutoniques d'origine locale ont été utilisées ; en outre, leur quantité a considérablement augmenté du Mésolithique précoce au Mésolithique tardif.



Dans cette étude, après l'identification de l'origine géologique des roches, le premier challenge a consisté en une série d'analyses mécaniques afin d’en définir leurs propriétés.

Dans un deuxième temps, le processus d'intégration sociale de ces roches a été abordé : deux sites – Beg-er-Vil (Morbihan) et Brennilis (Finistère) - ont particulièrement été étudiés. Les assemblages lithiques de Beg-er-Vil (Quiberon) et de la Presqu'île de Brennilis permettent d’expliquer de façon tangible les intentions de production des économies côtières et continentales au cours du Mésolithique tardif (fin des septième et sixième millénaires avant notre ère).

Il s’avère que les « boîtes à outils » des deux économies sont strictement identiques, bien que deux systèmes de gestion lithique différents étaient clairement en place. Le premier, sur la côte, consistait exclusivement en une production sur galets, tandis que l'autre, à l'intérieur des terres, utilisait une large gamme de matériaux de qualité médiocre. Au cours du mésolithique (et contrairement aux pratiques du néolithique), dans ce contexte de pénurie géologique, il semble donc que le sacrifice des normes techniques a toujours semblé préférable aux acquisitions à distance par le biais d'importations ou d'échanges.




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Fig 1 : Identification des sources primaires de certaines matières premières utilisées pour la fabrication de boîtes à outils ou d'objets décoratifs dans l'Ouest de la France, du Paléolithique inférieur au Néolithique récent. Les noms de sites descriptifs les plus utilisés par les archéologues (localité, commune ou "terrain") sont ceux qui sont utilisés ici :
- Grès et quartzites éocènes (1 : Baie de Douarnenez, 2 : Kervouster, 3 : le Moulin-du-Pont ; 4 : Kercou ; 5 : le Bois du-Rocher ; 6 : Montbert ; 7 : Les Essarts)
- Ultramylonites et cataclasites (8 : Mine de Creac'h Bihan et Kerboudou ; 9 : Loc-Ivy ; 10 : la Villeneuve ; 11 : Keriou-Saint-Maur et Languidic ; 12 : Mikaël et le Cosquer)
- Diverses roches métamorphiques (13 : calcédoine du Clos ; 14 : microquartzite de Forest-Landerneau ; 15)
- Jaspe de Saint-Nazaire ; 16 : calcédoine de l'Île-d'Ars ; 45 : calcédoine de Marzan ; 46 : calcédoine de Coët-Stival)
- Roches métamorphiques destinées à la fabrication d'anneaux (17 : chloritite de Ty-Lan ; 18 : schiste tacheté de Pissot ; 19 : Lannuel ; 20 : île de Groix ?)
- Schistes siliceux (21 : Chapelle-Rudunos ; 22 : Kerhuellan ; 23 : Coutances ; 24 : la Sauzinière ; 25 : Lamballe)
- Silcretes (26 : la Merlière ; 27 : Kerchilven)
- Fibrolites (28 : Plouguin ; 29 : Le Conquet ; 30 : Port-Navalo)
- Roches magmatiques et métamorphiques (31 : méta-hornblendite de Pleuven ; 32 : métadolérite de type A de Plussulien ; 33 : dolérite de Jersey ; 34 : dolérite de Saint-Germain-le Guillaume ; 35 : quartz filonien de Roc'h Gored ; 36 : microgranite, tufas et dolérite de Ploubazlanec)
- Flint (37 : les Moutiers-en-Retz ; 38 : Cinglais ; 39 : Rî-Ronais ; 40 : Rânes ; 41 : Vion ; 42 : Thouarsais)

 

Le substrat géologique cristallin du massif armoricain, dans l'ouest parisien, est dépourvu de nodules de silex en position primaire. Par conséquent, au cours de la Préhistoire, les hommes ont développé différentes stratégies pour fabriquer leurs outils, soit en adaptant les méthodes de production aux roches locales de diverses provenances, soit en changeant leurs objectifs initiaux, soit en important des matériaux des marges sédimentaires.

Ainsi, au cours du Mésolithique (9500-5000 avant JC) ou du Néolithique récent et final (3500-2300 avant JC), certains groupes ont préféré les roches siliceuses locales, souvent de qualité plutôt médiocre, au détriment de la transformation de leurs outils et techniques. D'autres ont préféré abandonner leurs instruments traditionnels, trop difficiles à fabriquer, et ont développé de nouveaux outils adaptés à la structure et aux comportements mécaniques des roches. A l'inverse, certaines communautés du néolithique (5000-2300 avant J.-C.) ont mis en place des réseaux d'importation de silex efficaces sur de longues distances, ce qui leur a permis de fabriquer des « trousses à outils » (toolkits) conformes aux normes techniques exigeantes appliquées sur le continent à cette époque. Parallèlement, l'attrait pour les roches métamorphiques ou plutoniques des substrats locaux pour la fabrication de haches et d'éléments ornementaux, a favorisé l'émergence de réseaux d'exportation à longue distance, inspirés et alimentés par les systèmes de valeurs et le statut social.

Loin d’être le fruit du hasard, ces assemblages lithiques sont l’expression de choix délibérés. L’intégration des différentes roches dans les systèmes techniques du mésolithique apparait comme  le résultat d’un processus de décision.

Le potentiel géologique d’un territoire, les relations entre groupes, les normes culturelles et l'organisation de l'économie ne peuvent influencer l'acceptation des roches qu'à travers certains paramètres. Pour le Mésolithique final, les connaissances techniques individuelles et collectives permettent l'élaboration ou non de normes : ainsi, le tailleur sait par expérience ou par transmission si l'on pourra ou non obtenir des lames ou des trapèzes acceptables selon les normes culturelles.



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Fig 2 : Processus d'intégration d'une roche locale dans un système technique et paramètres influençant les modèles de transfert spatial.

 

Cette expérience empirique permet de mieux définir les besoins et s’exprime par des gestions différenciées des matériaux lithiques dans les zones côtières et continentales. Ainsi, à Beg-er-Vil à Quiberon, nous avons un exemple d'économie côtière basée sur le silex. Les analyses fonctionnelles montrent que les trapèzes symétriques du site du Mésolithique tardif de Beg-er-Vil étaient des flèches transversales. Ils sont réalisés de préférence sur des lames mais peuvent être implantés sur tous types d'ébauches non corticales.

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Fig 3 : Dessins de Diana Nukushina, modifié par Grégor Marchand.

 

 

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Fig 4 : Nucleus avec exploitation unipolaire préférentielle, par séquences successives, issus de petits galets de silex de très mauvaise qualité collectés sur les plages. La technique de percussion se fait le plus souvent avec un marteau (analyse et dessins : Diana Nukushina).

 

A l’inverse, les objets lithiques étudiés sur la Presqu'île de Brennilis illustrent quant à eux une économie tournée vers le continent, i.e. vers l’intérieur des terres.

 

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Fig 5 : Répartition spatiale des matières premières lithiques autochtones dans le département du Finistère (ouest de la Bretagne) au cours du 6ème millénaire avant notre ère (CAD : Grégor Marchand).

 

 

Tous ces choix dans l'acquisition de matériaux lithiques permettent donc de caractériser les sociétés du passé, non seulement en termes de style ou de techniques de leurs outils, mais plus généralement en termes de comportement économique et social dans un contexte général de pénurie. Les contraintes géologiques et la manière dont elles ont été contournées ont clairement eu un impact majeur sur la dispersion spatiale des outils lithiques et des déchets. Les cartes qui en tiennent compte indiquent une pluralité d'interactions entre les humains et leur environnement, ou, en d'autres termes, elles montrent des transferts qui dépendent totalement de choix collectifs conformes aux normes techniques.

Ces zones de dispersion des objets n'indiquent pas a priori des territoires revendiqués par une communauté, ni même des zones de mobilité collective, mais elles sont le résultat de l'ensemble des relations entre groupes humains, qui incluent également des situations géopolitiques spécifiques (définies comme l'étude des relations entre données géographiques et politiques).

 

Dans cette étude, Grégor Marchand met en avant les concepts et les méthodes développés au CReAAH depuis une vingtaine d'années dans l'Ouest de la France pour analyser et interpréter ces cartes de répartition du matériel lithique, en se concentrant notamment sur les économies des chasseurs-cueilleurs au cours du mésolithique.

 

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Fig 6 : Nucleus en phtanite du Mésolithique, région de Callac (Côte d’Armor)

 

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Fig 7 : Armatures de flèche du Mésolithique (septième et sixième millénaires avant notre ère) façonnées dans diverses roches locales, découvertes à Brennilis (Finistère)

 

 

Référence
Marchand, G. (2020). Interpreting transfers of rocks during the Mesolithic in the West of France. Journal of Lithic Studies, 7(2), 22 p. doi.org/10.2218/jls.5169




Contact OSUR
Grégor Marchand (CNRS, CReAAH) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @