Quand les espèces introduites partent à l’abordage des îles. Quelles conséquences sur les réseaux trophiques locaux ?


 AHLeGall    11/03/2020 : 09:21

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PUBLICATION DANS NEOBIOTA

Diane Zarzoso-Lacoste - maître de conférences à l'université de Picardie Jules Verne, ATER à l'université de Rennes 1 entre 2013 et 2015, puis postdoctorante jusqu'en avril 2016 à ECOBIO - publie dans la revue NeoBiota en décembre 2019 un article d'écologie trophique qui révèle des relations complexes entre une espèce en danger critique d'extinction, le martin-chasseur de Niau (Polynésie) et ses prédateurs, concurrents et proies introduits par l'homme. Cette publication associe également Olivier Lorvelec (ESE, INRAE, Agrocampus Ouest).

A l’échelle globale, les îles représentent moins de 6% des terres émergées et constituent une priorité de conservation élevée puisqu’elles hébergent une grande diversité biologique, comprenant de nombreuses espèces végétales et animales souvent uniques au monde et menacées d’extinction.

Les mammifères prédateurs tels que le chat (Felis catus) et les rats commensaux (Rattus norvegicus, R.rattus, R.exulans), font partie des espèces les plus largement introduites par l’homme sur les îles de la planète, y compris les plus reculées. Ces prédateurs sont impliqués dans plus de 44% des extinction d’espèces d’oiseaux, reptiles et mammifères insulaires survenues au cours des quatre derniers siècles, et représentent la première menace pesant sur 40% des espèces d’oiseaux actuellement menacées d’extinction sur les îles.

Parmi les espèces d’oiseaux les plus menacés au monde, on retrouve le martin-chasseur de Niau (Todiramphus gertrudae), classé en danger critique d’extinction par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), et qui n’existe que sur le petit atoll habité de Niau (Archipel des Tuamotu, Polynésie française). Encore signalé comme commun dans les années 1990 (400-600 individus), l’unique population de cet oiseau a connu un fort déclin au début des années 2000 et est estimée aujourd’hui à seulement 170 individus. Bien que les causes de ce déclin restent incomplètement élucidées, les chats et rats introduits sur Niau ont été désignés comme étant très probablement responsables de sa raréfaction via les phénomènes de prédation et/ou de compétition pour la ressource alimentaire.

Atoll Niau

Afin d’évaluer l’intensité de ces interactions trophiques entre prédateurs introduits (F. catus, R.rattus, R.exulans) et martin-chasseur de Niau, une étude comparée du régime alimentaire de ces quatre espèces a été menée au début (Octobre-Novembre : période de ponte, d'incubation et d'éclosion) et à la fin (Février-Mars : période d'alimentation des poussins jusqu’à leur émancipation) des saisons de reproduction 2009/2010 et 210/2011 de cet oiseau. Pour cela, le contenu en proies de 186 pelotes de réjection de martin-chasseur, 578 excréments de chat, et 295 tubes digestifs de rats collectés sur l’île a été analysé sous microscope. En complément, une analyse moléculaire visant à maximiser la détection et l'identification de l’ADN d’oiseaux contenu dans les échantillons de chats et rats a été réalisée, afin notamment de quantifier la pression de prédation sur la population de martin-chasseur. Le degré de chevauchement de régimes alimentaires entre prédateurs introduits et martin-chasseur a été quantifié, puis interprété en regard de la disponibilité des proies qu’ils partagent dans les différents habitats de l’île, afin d’évaluer l’intensité d’une possible compétition pour la ressource.

Cette étude a montré que les lézards (scinques, geckos), les arthropodes terrestres (coléoptères, blattes) et petits crustacés décapodes (crabes, bernard l’ermite), représentent les proies principales de cet oiseau durant sa période de reproduction, et sont globalement consommées proportionnellement plus que leur disponibilité dans les habitats de Niau. Il est intéressant de constater que parmi celles-ci, la plupart (a minima toutes les espèces de lézards et de blattes) ont été introduites d'Asie du Sud-Est par l’homme au cours des derniers siècles. Ces interactions complexes entre espèces natives et introduites doivent davantage être prises en compte dans les projets de restauration et de conservation sur les îles, afin d’éviter de possibles effets en cascade négatifs résultant de l'élimination ou du contrôle d’espèces exotiques.

Parmi les huit espèces d’oiseaux identifiées dans les échantillons alimentaires de prédateurs introduits, deux correspondent à des oiseaux terrestres endémiques et protégés (le Ptilope des Tuamotu et la Rousserolle des Tuamotu) et sont particulièrement consommées par le chat qui semble représenter une plus grande menace que les rats pour l’avifaune de Niau. Néanmoins, aucun évènement de consommation de martin-chasseur n’a été observé, ce qui suggère que si la prédation par les chats et les rats se produit (ce qui est probable), elle est actuellement moins fréquente et intense que cela a pu être supposé.En revanche, un chevauchement substantiel de régime alimentaire entre les deux espèces de rats et le martin-chasseur a été mis en évidence et concerne principalement les scinques, blattes et coléoptères qui sont des proies peu abondantes et préférentiellement sélectionnées par ces trois prédateurs. Ces résultats révèlent un fort potentiel de compétition alimentaire entre les rats et le martin-chasseur de Niau, ce qui peut (i) réduire la densité et la disponibilité de ses proies hautement nutritives, et (ii) affecter le succès reproducteur et/ou la survie de différents stades démographiques (adultes et poussins) de cet oiseau. 

Compte tenu de la taille critique de l’unique population de cet oiseau, il est impératif de limiter considérablement les sources de mortalité d’individus, et de favoriser sa reproduction pour stimuler sa dynamique de population. Une stratégie de gestion optimale consisterait à contrôler simultanément les populations de chats et de rats, a minima au sein des territoires et pendant la période de reproduction du martin-chasseur, afin de conjointement réduire le risque de prédation et d’augmenter la disponibilité en proies de cet oiseau aux portes de l’extinction. Les campagnes de sensibilisation et les collaborations avec les agriculteurs locaux doivent également être pérennisées (non destruction et protection des cocotiers morts dans lesquels nidifie cet oiseau, promotion des méthodes de défrichage mécaniques des cocoteraies plutôt que l’écobuage) afin de réduire la destruction régulière des couvées et améliorer la qualité et la disponibilité en habitat favorable au martin-chasseur sur Niau.




Kingfisher 1

Photo 1 : martin-chasseur de Niau Todiramphus gertrudae ou « Koteuteu ». 1) Adulte en gros plan © F.Jacq. 2) Un parent sur montant la garde sur son perchoir. L’entrée du nid, que les couples d’adultes creusent dans le tronc de cocotiers morts, est visible en arrière-plan (trou circulaire avec traces de fientes sous le bord inférieur) © D.Zarzoso-Lacoste. 3) Couple de martin-chasseur sur leur terrain de chasse, dont un vient de capturer un lezard Scincidae (scinque) © K.Zawadka



Kingfisher 2

Photo 2 : Cocoteraie exploitée sur la frange océanique de l’atoll. Les cocoteraies exploitées représentent l’habitat de nidification et de chasse privilégié du martin-chasseur de Niau. Des bagues métalliques installées sur les troncs pour limiter l’accès au nids de martin-chasseur par les prédateurs potentiels (ex : rats, crabes des cocotiers...) © D.Zarzoso-Lacoste



Ptilope Rousserolle

Photo 3 : Deux espèces d’oiseaux endémiques et protégés consommés par les chats et rats introduits sur Niau. 1) Le Ptilope des Tuamotu, Ptilinopus coralensis © D.Zarzoso-Lacoste. 2) La Rousserolle des Tuamotu Accrocephalus atyphus © F.Jacq




Michel Pascal

Photo 4 : Scientifiques (dont Michel Pascal, ESE INRA Rennes) sur le tournage en 2009 du documentaire « Les rats, Pirates des îles », CNRS Images. © D.Zarzoso-Lacoste.

La mise en place de cette étude a notamment fait l’objet d’un tournage en novembre 2009, qui a été intégré à un documentaire « Les rats, Pirates des îles » (CNRS Images, Pierre-Emmanuel CHAILLON et Eric VIDAL, 2010, durée 40mn) portant plus largement sur l’impact des rats invasifs sur la biodiversité insulaire.


Référence
Zarzoso-Lacoste D, Bonnaud E, Corse E, et al. (2019) Stuck amongst introduced species: Trophic ecology reveals complex relationships between the critically endangered Niau kingfisher and introduced predators, competitors and prey. NeoBiota 53: 61-82. doi.org/10.3897/neobiota.53.35086



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Diane Zarzoso-Lacoste (université de Picardie Jules Verne) / @