Qu'est-ce qui est vert qui monte et qui descend ?


 AHLeGall    10/12/2020 : 08:06

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Les hauts et les bas du Plateau du Tibet enfin expliqués

Qu'est-ce qui est vert qui monte et qui descend ? Non ce n'est pas un petit pois dans un ascenseur mais un palmier sur le plateau du Tibet. C'est bien ce que suggéraient les données d'études précédentes qui jusqu'à aujourd'hui indiquaient que le plateau était haut il y a 35 millions d'années, puis bas autour de 25 millions et enfin haut depuis 15 millions. Un problème qui induit beaucoup de grattage de crane et une multitude de modèles combinant des mouvements type yoyo et une paléo-topographie complexe avec des vallées ou des pics pour satisfaire ces données contradictoires. Un article publié en décembre 2020 dans la revue Science Advances avec Fang Xiaomin (Institute of Tibetan Plateau Research, Chinese Academy of Sciences) et Guillaume Dupont-Nivet (Potsdam University, Géosciences Rennes) permet de résoudre ces contradictions.


Pourquoi tant d'efforts pour contraindre la topographie du plateau du Tibet ? Parce qu'il représente beaucoup. Pour les géologues, sa façon de grandir est révélateur du régime géodynamique qui forma la plus grande étendue montagneuse au monde. Pour les climatologues, le plateau est le troisième pôle responsable des moussons asiatiques et peut-être la cause du mystérieux refroidissement très long-terme qui caractérise le climat de la planète avant son actuel réchauffement. Pour les biologistes, le plateau constitue une pompe à espèces et peut-être un refuge pour la faune et la flore acclimatées au froid qui colonisa l'arctique pendant les glaciations. En tous cas, c'est un eldorado en plein essor car dans les sédiments passés au crible sur le plateau sont exhumés à foison des fossiles et des sols témoignant des environnements passées (les isotopes de l'oxygène et de l'hydrogène de l'eau préservés dans les sols et les restes de plantes peuvent indiquer la température et l'altitude lors du dépôt).

Cette étude montre aujourd'hui que ces sédiments étaient très mal datés. Des fossiles de palmiers qui ne supportent pas le gel des hautes altitudes étaient supposés plus récents que des sols avec des signatures isotopiques de très haute altitude (plus de 4000 mètres !). Or c'est bien le contraire qui est démontré aujourd'hui par des chercheurs du prestigieux Institut de Recherche du Plateau du Tibet (ITPR) de l'Académie des Sciences Chinoise (CAS) en collaboration avec le CNRS à Géosciences Rennes dans le cadre du projet ERC MAGIC dirigé par Guillaume Dupont-Nivet. En combinant différent types de datations directement sur les couches sédimentaires qui ont préservés ces fossiles et sols en plein milieux du plateau, le résultat est implacable : les palmiers sont vieux de 39 millions d'années et les sols n'ont que 26 millions d'années. Le plateau peut donc tranquillement grandir entre ces deux âges. Un peu décevant pour les amateurs de yoyo et de montagnes russes ? Pas vraiment car avoir de basses altitudes il y a 39 millions d'années ne colle pas trop avec la collision de l'Inde avec l'Asie qui commence autour de 60-50 millions et doit s'accompagner de surrection intense. Les auteurs en viennent donc à imaginer une topographie importante du proto-Himalaya au sud avec une vallée verdoyante au nord permettant une riche biodiversité, une érosion intense et des moussons qui réconcilient enfin les données de terrain aux résultats des modèles du climat ancien.


Référence
Fang, X., Dupont-Nivet, G. et al., Revised chronology of central Tibet uplift (Lunpola Basin), Science Advances, 2020; 6 : eaba7298 DOI: 10.1126/sciadv.aba7298

 
Auteurs
Pr. Fang Xiaomin, Institute of Tibetan Plateau Research, Chinese Academy of Sciences (CAS), Beijing 100101, China. email: @
Dr. Guillaume Dupont-Nivet, CNRS, Géoscicences Rennes, France. Aussi à l'Université de Potsdam, Allemagne. email: @; phone +49-176-7281-5441.





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Échantillonnage pour la datation des sédiments.  Photo @ Stéphane Guillot



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Sédiments rouges avec sols préservés sur le plateau du Tibet. Les yacks donnent l'échelle en bas à gauche. Photo @ G. Dupont-Nivet




Dépôts lacustres fossilifères. Photo @ Stéphane Guillot.





Contact OSUR
Guillaume Dupont Nivet (Potsdam Universiy, Géosciences Rennes) / @
Alain-Hervé Le Gall (OSUR multiCOM) / @