Truites et saumons, une cohabitation entre cousins pas si tranquille que cela ! Entre compétition, migration et sédentarité



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Article dans Oecologia

Dans un article intitulé "Intra- and Interspecific Densities Shape Life-History Traits in a Salmonid Population" publié dans la revue Oecologia en octobre 2018, Marie Nevoux, Lucie Montorio et Guillaume Evanno (ESE, INRA-Agrocampus Ouest) posent la question de savoir si la probabilité de migrer des jeunes truites est influencée par les variations de leur environnement en rivière.


Combien y a-t-il d’individus dans cette population ? Pourquoi y en a-t-il moins qu’avant ? Combien de truites peut-on pêcher dans cette rivière ? Voici quelques-unes des questions qui animent ces chercheurs en écologie aquatique. Plus précisément, ils étudient la dynamique des populations de salmonidés (saumons et truites) en lien avec leur environnement et les mécanismes qui induisent des changements d’abondances dans ces populations. Ce travail repose i) sur l’acquisition de données individuelles par le suivi à long terme des poissons dans le milieu naturel et ii) sur l’analyse statistique de ces données et la modélisation. Ces résultats permettent ensuite de produire des recommandations pour la gestion de ces espèces vulnérables et exploitées par la pêche.

La truite commune (Salmo trutta) est une espèce de salmonidé à migration partielle, caractérisée par une grande diversité de traits d’histoire de vie (i.e. taille, âge à maturation). C’est-à-dire qu’il coexiste au sein d’une même population des individus qui migrent en mer (stratégie anadrome, « truite de mer ») et des individus sédentaires (stratégie résidente, « truite fario »). Ces stratégies sont caractérisées par des choix d’allocation énergétique entre survie, reproduction et croissance contrastés. Les individus migrants en mer présentent une faible probabilité de survie, surtout dans les premiers stades de vie en mer, due à des changements métaboliques et une forte pression de prédation. Toutefois, une fois en mer, les migrants auront accès à davantage de ressources alimentaires qui leur permettront de maximiser leur taux de croissance et aussi leur fécondité, car celle-ci est liée à la taille chez la truite. A l’inverse, les individus résidents en eau douce auront une forte probabilité de survie jusqu’à leur reproduction mais présenteront une faible fécondité liée à un faible taux de croissance. Cette diversité de réponses au sein d’une même population peut augmenter la viabilité de celle-ci et expliquer la plus grande résilience des populations à migration partielle comparée aux populations strictement résidentes ou strictement migratrices. Cependant, chez la truite commune, la gestion des « truites fario » et des « truites de mer » est totalement indépendante.

Dans un article intitulé « Intra- and Interspecific Densities Shape Life-History Traits in a Salmonid Population » publié dans la revue Oecologia (Montorio et al. 2018), les chercheurs ont testé si la probabilité de migrer des jeunes truites était influencée par les variations de leur environnement en rivière. Ils se sont plus particulièrement intéressés à l’effet de la densité de salmonidés qui est un bon indice de la compétition pour les ressources (spatiale et alimentaire) entre individus ayant des niches écologiques similaires ou proches. Cette compétition peut agir sur la survie, la croissance et le mouvement des individus (migration, dispersion) en particulier dans les habitats spatialement limités comme la rivière. En diminuant les ressources disponibles par individu, l’augmentation de la densité de salmonidés devrait entrainer une modification de l’allocation d’énergie des juvéniles entre reproduction, survie et croissance. C’est-à-dire induire une diminution de la survie ou une augmentation de la probabilité de migrer. Dans notre site d’étude, la rivière Oir (Manche), où la truite commune et le saumon Atlantique (Salmo salar) vivent en sympatrie, les chercheurs ont considéré conjointement la densité intra-spécifique (effet de la densité de truite sur les truites) et inter-spécifique (effet de la densité de saumon sur les truites). L’hypothèse est que la densité-dépendance pourrait affecter l’histoire de vie des individus, et favoriser la migration des truites vers l’aval des cours d’eau et la mer. De tels changements dans la proportion de truites adultes résidentes en eau douce et migratrices en mer est susceptible d’avoir de fortes répercussions sur la dynamique de la population.

Sur l’Oir, les jeunes truites sont marquées individuellement par un transpondeur (PIT Tag) lors de leur premier automne. Leur présence dans le ruisseau est recherchée deux fois par an lors d’opérations de pêche électrique. Tout au long de l’année, la migration des truites est détectée par un réseau d’antennes autonomes positionnées sur le bassin versant. Ce suivi est réalisé depuis 1997 par l’U3E (INRA Rennes) dans le cadre de l’observatoire de recherche en environnement (ORE) DiaPFC. Pour analyser ces données, les chercheurs ont construit un modèle Capture Marque Recapture, multi-événement pour tester l’effet des variations dans le temps de la densité de salmonidés sur les variations temporelles de la survie des jeunes, de la probabilité de migrer et la taille des jeunes truites de l’année. Ces analyses ont mis en évidence que la densité intra-spécifique affecte la survie et la croissance des truites juvéniles. De plus, ils ont observé que la densité d’une autre espèce présentant une écologie proche, c’est-à-dire les jeunes saumons présents dans la rivière, influence la probabilité de migrer des juvéniles truites, en rivière et en mer. Plus la densité de saumons est forte, plus la probabilité que les jeunes truites quittent la rivière augmente. En revanche, l’absence d’effet de la densité inter-spécifique sur la taille et la survie des truites suggère que c’est probablement une compétition pour la ressource spatiale entre saumons et truites, plutôt que pour la nourriture, qui induirait une migration des truites.

L’effet de la densité des saumons atlantiques sur la migration de la truite commune était inattendu. Généralement, lorsque ces deux espèces sont présentes dans un même habitat, la truite commune est considérée comme la plus agressive et la plus apte à monopoliser les zones où la qualité en ressources alimentaires sont les plus fortes (i.e. plus dominante que le saumon Atlantique à taille égale). De nombreuses études relient cette dominance au fort taux de croissance des truites et à leur avantage compétitif dans l’acquisition des ressources. Toutefois, à travers leurs résultats sur la croissance et la survie des truites, les chercheurs n’observent pas de compétition pour les ressources alimentaires entre juvéniles truites et saumons. Néanmoins, chez ces deux espèces très territoriales, on observe une exclusion des truites sous l’effet de la densité de saumons. On peut penser que le fort débit d’eau du ruisseau favorise le saumon Atlantique qui a une morphologie plus adaptée aux eaux courantes (grandes nageoires pectorales). Dans ce milieu, il serait donc plus compétitif pour acquérir et défendre les meilleurs territoires, au détriment de la truite. Par conséquent, ces résultats mettent en évidence des processus de régulation de densité entre ces deux espèces plus complexes que ceux observés auparavant. Ce patron suggère une probable modulation des interactions entre espèces par l’environnement abiotique dans lequel elles évoluent.

Même si le déterminisme de la migration en mer est considéré comme partiellement génétique, ces résultats suggèrent que ce processus peut également répondre de manière plastique aux conditions environnementales. La possibilité pour la truite commune de pouvoir moduler sa “décision” de migration vers l’aval des cours d’eau ou en mer pourrait permettre d’atténuer la mortalité juvénile et promouvoir ainsi la coexistence sur le long terme du saumon Atlantique et de la truite commune en rivière au stade juvénile dans un environnement changeant.



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Truite commune résidente (« truite fario ») capturée sur l’Oir (© Marie Nevoux)


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Jeune truite et jeune saumon de l’année, capturés dans l’Oir (© Marie Nevoux)


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Truite commune migratrice (« truite de mer ») capturée sur l’Oir (© Marie Nevoux)


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Un radier sur l’Oir (© Marie Nevoux)


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Opération de pêche électrique sur l’Oir (© Marie Nevoux)


Référence
Montorio, L., G. Evanno, and M. Nevoux. 2018. Intra- and interspecific densities shape life-history traits in a salmonid population. Oecologia 188:451–464. DOI:10.1007/s00442-018-4213-4.



Contact OSUR
Marie Nevoux (ESE, INRA Agrocampus Ouest) / @
Alain-Hervé Le Gall (multiCOM OSUR) / @

Contact INRA
Patricia Marhin (communication INRA centre de Rennes) / @





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