Une spécialiste des coquilles médaillée par le CNRS

Catherine Dupont, du Centre de Recherche en Archéologie, Archéosciences, Histoire (CReAAH*) de l'OSUR à l’université de Rennes 1, est chargée de recherche CNRS en archéologie-archéomalacologie. En 2014, elle est lauréate de la médaille de bronze du CNRS. Cette récompense distingue des chercheurs (une quarantaine par an), dont les travaux font des spécialistes de talent dans leur domaine. La médaille de bronze représente un encouragement du CNRS à poursuivre des recherches bien engagées et déjà fécondes. Les travaux de Catherine consistent à développer l’étude des invertébrés marins (mollusques, échinodermes, crustacés) découverts en contexte archéologique, c’est-à-dire accumulés par l’Homme dans le passé. >>> Découvrez aussi son portrait vidéo :"Elle écoute les coquillages pour raconter notre histoire" (réal. Sigried Buchy, université Rennes 1) * CReAAH : UMR 6566 CNRS, Université Rennes 1, Université Rennes 2, Université de Nantes, Université du Maine, INRAP et Ministère de la Culture Un parcours atypique Spécialiste de biologie marine autant qu’archéologue, Catherine obtient sa thèse à l’université Paris 1 avant d’entrer au CNRS en 2007. Mais c’est à Nantes en master 1 – on disait alors maîtrise - que son parcours prend une direction originale : elle rencontre un « professeur Tournesol » passionnant qui lui fait découvrir lors d’un stage la pêche à pied de la Préhistoire à nos jours. Rencontre décisive ! Catherine a trouvé sa voie : elle jonglera désormais entre la biologie et l’archéologie, pour devenir spécialiste en archéozoologie des invertébrés marins. Car la scientifique va à la plage comme d’autres vont au bureau : c’est son principal terrain de recherche, tel par exemple le site de fouille de Beg-er-Vil à Quiberon.
Le défi de Catherine ? Retracer la vie des populations humaines vivant sur le littoral, du Mésolithique à nos jours, en étudiant les mollusques que ces populations consommaient ou dont elles se servaient pour d’autres activités. À partir de ces modestes vestiges, jusqu’alors considérés comme de simples rebuts, la chercheuse parvient à récolter des informations précieuses sur l’environnement et sur les ressources dont disposaient nos ancêtres. Des recherches originales Catherine est donc spécialiste d’une discipline appelée ‘archéomalacologie’, une discipline novatrice en France (elle vient de fêter ses dix ans). La malacologie (du grec ancien malakos, mou) est la branche de la zoologie consacrée à l'étude des mollusques. Cette nouvelle discipline est donc adaptée à des spécimens archéologiques : elle intervient dès la fouille et demande des développements méthodologiques quotidiens, pour ajuster nos connaissances de la biologie des espèces actuelles sur des fragments archéologiques. Ainsi, une collection se met peu à peu en place au sein du laboratoire CReAAH, sur le campus de Beaulieu de l’université de Rennes 1 : une collection composée de spécimens actuels, qui servent de référentiels pour aider à l’identification des invertébrés marins anciens (on parle de détermination en zoologie). Cette collection est particulièrement précieuse pour reconstituer les dimensions originelles des invertébrés marins à partir de petit fragments de carbonate de calcium : coquille, carapace, doigt de crabe, test d’oursin… ainsi que de toutes les petites bêtes qui se fixent sur les coquilles, telles les balanes en forme de cratère, par exemple.
Dupont C., 2011 – Chapitre EC. Etude complémentaire : les invertébrés marins du « concheiro » de Toledo (Lourinhã, Portugal). In : Araújo A.C. (ed.), O concheiro de Toledo no contexto do Mesolítico inicial di litoral da Estremadura. Trabalhos de Arqueologia, n°51, ISSN 0871-2581, 185-227.
L’axe chronologique pris en compte pour développer cette discipline au CReAAH débute à partir des premiers dépotoirs alimentaires préservés, c’est-à-dire dès la fin du Mésolithique sur les côtes atlantiques françaises, il y a 8 000 ans ; il se poursuit jusqu’à la Renaissance. Une meilleure connaissance du mode de vie de nos ancêtres Le développement de l’archéomalacologie le long du littoral atlantique européen a permis de mettre en lumière une multitude d’activités orientées autour des coquillages marins : alimentation, parure, outils, teinture, décors muraux, transport d’algues, matériau de construction, témoin de voyage, collection d’enfant, drainage de sol… Il se révèle crucial pour notre connaissance de l’évolution des invertébrés consommés de la Préhistoire à nos jours, même pour des périodes récentes : les vestiges étudiés par la chercheuse n’ayant jamais fait l’objet d’études particulières, les textes restent muets à leur sujet. De fait, en histoire, les textes conservés (archives) font très rarement mention des coquillages. L’archéomalacologie permet ainsi de redécouvrir des activités oubliées de notre mémoire. Par exemple, la teinture à partir de coquillages, tels les pourpres, était connue pour la période antique. Mais les recherches de Catherine ont montré que cette activité était déjà bien implantée sur le littoral atlantique avant qu’il ne passe sous influence romaine… et qu’elle a perduré jusqu’au Moyen-Age.
Dupont C., 2010 – Les amas coquilliers. In : Ghesquière E., Marchand G., Le Mésolithique en France Archéologie des derniers chasseurs-cueilleurs, Editions La Découverte, Paris, ISBN [978-2-7071-5952-6], 50-51.
Une meilleure connaissance des environnements du passé Ces invertébrés marins sont des témoins de la biodiversité passée mais aussi des paléoenvironnements, (les environnements du passé). Leurs squelettes sont parfois de véritables « disques durs » qui ont enregistré tous les paramètres de leur milieu de vie : variations saisonnières annuelles, variations climatiques sur des périodes plus longues. Les essais réalisés par Catherine et son équipe ont montré que des coquilles vieilles de 8 000 ans enregistrent les paramètres de leur environnement à chaque marée (température, rythme des saisons etc.). Ces vestiges constituent ainsi d’authentiques archives bioclimatiques très utiles pour les chercheurs qui étudient le changement climatique, notamment pour comprendre et mesurer les variations climatiques du passé, afin de modéliser et prévoir les évolutions du futur. La préservation d’un patrimoine Les travaux de Catherine retentissent également sur l’archéologie préventive, qui consiste à fouiller un site pour préserver la mémoire d’un patrimoine culturel et historique, avant qu’il ne soit détruit lors de son aménagement. Cette démarche est intéressante également pour un site potentiellement menacé de destruction de façon « naturelle » dans un contexte d’érosion : le phénomène est particulièrement sensible aujourd’hui compte tenu de la situation littorale de certains sites de fouille et leur sensibilité à la montée du niveau de la mer, au risque de disparition liée à la répétition des tempêtes, etc.. Tout ceci est donc à replacer également dans le contexte plus général du réchauffement climatique et des changements globaux en matière d’environnement. Ces travaux de recherche montrent qu’un dépotoir coquillier préhistorique, voire historique, est un site archéologique à part entière qui mérite d’être analysé. C’est en effet un combat du quotidien pour que les coquillages soient pris en compte dans les prescriptions archéologiques, mais aussi pour que les dépotoirs coquilliers qui sont régulièrement détruits par les tempêtes hivernales soient étudiés. Ainsi, une partie du temps de recherche de Catherine consiste à agir en urgence pour sauver des informations précieuses sur le quotidien des populations côtières du passé et leur environnement, ainsi que sur le devenir de ces animaux marins loin des océans. Cette activité est notamment menée en concertation avec l’organisme français dédié à cette mission, l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives).
Site de Beg-er-Vil (Quiberon)
Et maintenant ? Les perspectives de recherche Catherine poursuit aussi les problématiques abordées au cours de son doctorat : elle essaie d’évaluer l’impact de l’arrivée de l’élevage des animaux et de la culture de céréales sur l’exploitation des invertébrés marins, ressource sauvage. La Bretagne est un formidable terrain de jeu pour approfondir cette problématique. Les plus anciens amas coquilliers de la façade atlantique française y sont conservés ; ils correspondent à la fin du Mésolithique. Ainsi, les décharges archéologiques fouillées actuellement sont les témoins du quotidien des derniers chasseurs-cueilleurs de notre littoral. Ces accumulations de coquilles sont particulièrement précieuses : elles ont permis la conservation de restes fauniques d’une diversité peu égalée à l’échelle de la façade atlantique européenne. Le protocole mis en place par le CReAAH permet, par la diversité des animaux et des végétaux étudiés, de mettre en lumière la diversité des environnements exploités par ces populations. Les activités du quotidien de ces hommes, femmes et enfants sont également reconstituées. Avec d’innombrables questions sur leur mode de vie : ces populations qui vivaient de la chasse, de la collecte et de la cueillette ont-elles pu établir leur campement sur plusieurs saisons ? Sont-elles revenues régulièrement à la même saison sur la côte ? Dans quelles conditions climatiques ont-elles pu s’établir sur le bord de mer ? Est-ce la diversité des ressources naturelles qui les a amenés en des lieux précis du littoral ? Ce sont les réponses à ces questions qui animent la chercheuse. Et ces coquilles qui lui sont si chères, pour peu qu’elle arrive à les « faire parler », conservent ces informations. Connaître les espèces exploitées, permet de savoir quels environnements l’ont été.
Stage de tri et identification des restes fauniques
De plus, pour tenter de mettre en évidence les particularismes des populations mésolithiques, Catherine étudie activement plusieurs sites néolithiques de la façade atlantique de la France et de la Manche. Une recherche internationale Mais cette recherche n’a rien de « breizh-centrée » car Catherine travaille en réseau et entretient des échanges permanents avec les mésolithiciens de la façade atlantique de l’Europe, de la Norvège au sud du Portugal. Son but : obtenir le décodeur de certaines espèces de coquillages pour avancer sur la problématique du rythme d’occupation des sites archéologiques à amas coquilliers, à l’échelle de la façade atlantique de l’ensemble de l’Europe. Pour cela elle participe à un réseau international de chercheurs en archéomalacologie dénommé ICAZ Shell Working Group (ICAZ : International Council for Archaeozoology) qui couvre tous les continents. Elle a aussi créé une base de données qui recense tous les composants archéologiques des amas coquilliers de la façade atlantique de l’Europe. Elle mouille également la chemise en participant aux fouilles d’amas coquillier mésolithiques du Portugal le long des anciens estuaires du Tage et du Sado près de Lisbonne.
Dupont C., 2010 – Les amas coquilliers. In : Ghesquière E., Marchand G., Le Mésolithique en France Archéologie des derniers chasseurs-cueilleurs, Editions La Découverte, Paris, ISBN [978-2-7071-5952-6], 50-51.
Sa présence a permis d’y appliquer les mêmes protocoles que ceux qui ont été testés sur le territoire français. Ces nouvelles techniques apportent une nouvelle lecture des sites les plus célèbres du Mésolithique qui font parfois plus de 5 mètres de hauteur ! Si les coquilles forment la masse la plus visible, des milliers de fragments de crabes et de poissons y sont dorénavant étudiés. Ces données sont des jalons de plus pour comprendre la diversité des modes de vie des derniers chasseurs-cueilleurs-pêcheurs du littoral atlantique européen.
Fouilles d’amas coquillier mésolithiques le long des anciens estuaires du Tage et du Sado près de Lisbonne (Portugal), ici Cabeço da Amoreira
On l’aura compris : le travail ne manque pas. Mais, forte de la récompense nationale marquante que constitue la médaille de bronze du CNRS, Catherine va donc continuer de plus belle à développer l’étude de ces rebuts bien particuliers de nos ancêtres sur son terrain de prédilection : la plage !
FOCUS : Un nouveau fragment de coquille gravée à Beg-er-Vil (par Catherine Dupont) Au cours de la campagne de fouille 2014 de Beg-er-Vil, dans un refus de tamis, un nouveau fragment de coquille décoré a été découvert. En effet, dès les années 1980, l’archéologue Olivier Kayser de la DRAC avait identifié une amande de mer présentant en son bord, sur la face interne de la coquille, un décor similaire à ce qui a été trouvé cette année à Quiberon. En quoi cet objet est scientifiquement important ? Le fait que la découverte se répète ne laisse plus de place au hasard : ces coquilles ont bel et bien été intentionnellement gravées et participent au quotidien de ces chasseurs-cueilleurs-pêcheurs de la côte atlantique. Si le fragment découvert cette année ne recolle pas avec l’élément identifié plus de trente ans auparavant, beaucoup de points communs les réunissent néanmoins : - ces fragments de coquilles sont calcinés et cassés ; ont-ils été brisés et brûlés intentionnellement au cours de rites qui nous restent encore inconnus ? - ils ont été découverts dans des fosses au sein de l’amas coquillier de Beg-er-Vil - leurs décors sont similaires : des croisillons localisés sur le bord de la coquille, au niveau de la face interne ; ce décor est original pour le Mésolithique de l’Ouest de la France. Ainsi, l’amas coquillier de Beg-er-Vil pourrait bien être le lieu d’observation de scènes de vie quotidienne d’un groupe d’hommes et de femmes original.
Pour en savoir plus >>> le blog de Catherine Dupont >>> le site du CReAAH >>> le site du CNRS >>> Regarder la vidéo "Elle écoute les coquillages pour raconter notre histoire"
(réal. Sigried Buchy, université Rennes 1)
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