Comment penser et « valoriser » un paysage viticole ? L’exemple des Côteaux du Layon. Emergence du concept de services écosystémiques culturels


 AHLeGall    21/01/2019 : 11:51

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Article dans Renewable Agriculture and Food Systems

Morgane Hervé, doctorante en écologie au labo ECOBIO (station biologique de Paimpont), sous la direction de Daniel Cluzeau, publie en juillet 2018 dans la revue Renewable Agriculture and Food Systems un article sur l’analyse d’un paysage viticole. L’objectif de cette étude interdisciplinaire était de connaître la perception et l'appréciation esthétique des paysages viticoles de l'AOC Coteaux du Layon (Anjou) par des visiteurs et d’investiguer le rôle éventuel du paysage dans la promotion locale de la production viticole. Cette publication illustre parfaitement l’approche désormais pluridisciplinaire des paysages, qui associe plus particulièrement sur la place de Rennes des chercheurs en écologie (Vincent Jung, Françoise Burel, Daniel Cluzeau, Annegret Nicolai), mais aussi en sociologie, géographie, esthétique etc. comme en témoigne parmi les co-auteurs Philippe Boudes (sociologue, enseignant à Agrocampus Ouest Rennes et chercheur au labo ESO-Rennes à l’université Rennes 2), David Montembault (géographe, enseignant à Agrocampus Ouest Angers et chercheur au labo ESO-Angers), ainsi que Caroline Cieslik (photographe, enseignante à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne), qui collaborent régulièrement avec l'OSUR.



La viticulture européenne fait aujourd’hui face à des enjeux environnementaux et économiques majeurs. D’une part, la conduite intensive des vignobles monospécifiques et une utilisation importante d’intrants chimiques ont pu mener à une simplification des paysages et à une diminution de la biodiversité qui s’y trouve. D’autre part, il semble que les consommateurs se préoccupent de plus en plus de questions environnementales en agriculture. Le secteur viticole n’échapperait pas à la tendance. Ainsi, si la consommation de vin tend à diminuer en quantité moyenne par individu en France, les consommateurs rechercheraient désormais davantage des vins de qualité, et peuvent y inclure des critères environnementaux. Viticulteurs et vignerons doivent alors être performants sur des marchés de plus en plus compétitifs. Le programme de recherche européen Biodiversa VineDivers (2015-2017), dont Rennes 1 et ECOBIO sont un partenaire (avec Daniel Cluzeau, Françoise Burel, Muriel Guernion, Annegret Nicolai, Vincent Jung, Morgane Hervé) vise à mieux connaître l'effet de pratiques de gestion au sein des parcelles et à l'échelle du paysage sur la biodiversité et les services écosystémiques, i.e. les bénéfices apportés à l’être humain, qui lui sont liés. Il s’agit à terme de proposer des méthodes de gestion permettant de préserver à la fois les rendements, la qualité du vin et la biodiversité, à l’échelle des parcelles et des paysages.

Le concept de paysage recouvre une large gamme de significations selon la discipline à laquelle on se réfère. Des approches écologiques y voient avant tout un espace caractérisé par la diversité et la configuration des habitats qui s’y trouvent, à une échelle spatiale et temporelle et à une résolution données. Ces caractéristiques peuvent avoir une influence majeure sur la biodiversité et donc sur les services écosystémiques associés. Le Millenium Ecosystem Assessement (2005) propose une distinction entre des services de support, de régulation, d’approvisionnement et des services culturels. Les activités agricoles profitent par exemple de ces services : support des cultures, régulation biologique, production de biomasse alimentaire. Mais que ce soit à l’échelle des agroécosystèmes ou plus généralement, force est de constater que les services dits culturels demeurent les moins étudiés. D’autre approches e.g. en sciences humaines définissent aussi le paysage comme une réalité biophysique, mais en interaction avec des processus culturels. Autrement dit, le paysage est un objet culturel qui nait d’abord du regard de l’individu qui le perçoit, qui intègre sa culture et les représentations associées, son éducation... Ainsi, la perception des paysages, par exemple en termes esthétiques, est susceptible de varier en fonction des individus.

L’étude coordonnée par Annegret Nicolai et Morgane Hervé a appliqué ces concepts au cas particulier de la viticulture, où certaines pratiques culturales intensives peuvent réduire la biodiversité et donc la fourniture de services associés. Par exemple, un désherbage chimique visant à réduire la compétition des adventices est susceptible d’appauvrir la biodiversité à l’échelle de la parcelle et du paysage, modifiant également l’aspect de ce dernier.

En France, l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) « Coteaux du Layon » située au sud d’Angers (Fig. 1) est définie par un cahier des charges qui en formalise les spécificités : terroir, pratiques culturales et savoir-faire de vinification. Dans le cas présent, ce vin blanc liquoreux reconnu dès 1950 est produit à partir de vignes cultivées le long de la rivière du Layon, qui marque la séparation entre le Massif Armoricain et le Bassin Parisien. L’humidité et la douceur caractéristiques de la région favorisent le développement de la pourriture noble (Botrytis cinerea) sur les grains de raisins. La récolte est manuelle et tardive. Aucune mention spécifique du paysage n’apparaît dans le cahier des charges de l’AOC. Localement, la vente directe joue un rôle majeur : plus de 150 Vignerons Indépendants (label) sont ainsi recensés dans l’AOC. D’autres labels visent à promouvoir l’accueil direct proposé par les vignerons (Caves Touristiques du Vignoble de Loire ; Vignobles et Découvertes), mais sans jamais y intégrer une dimension paysagère. La question qui a émergé était alors de savoir quel était le rôle des paysages, et plus particulièrement de leur niveau de complexité (i.e. dominance de la vigne vs d’autres occupations des sols ; présence d’enherbement visible), dans la fourniture de services écosystémiques culturels (i.e. esthétique et attractivité pour les activités récréatives) dans un contexte viticole.



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L’objectif de cette étude interdisciplinaire était de connaître la perception et l'appréciation esthétique des paysages viticoles de l'AOC Coteaux du Layon par des visiteurs et d’investiguer le rôle éventuel du paysage dans la promotion locale de la production viticole (vignerons eux-mêmes et offices de tourisme). Un questionnaire a été mis en place à destination de visiteurs de la région, qui ont été répartis en différents profils selon leur(s) intérêt(s) touristique(s) au sein de l’AOC. Il s’agissait de répondre à une question en choisissant une photographie au sein d’un corpus et d’expliquer brièvement leur choix (Fig. 2). Une analyse du contenu iconographique (photographies uniquement) de sites internet de vignerons a été menée : (i) en caractérisant le type d’images montrées i.e. la vigne, le fruit, les paysages, les travailleurs, la cave, le vin… puis (ii) en décrivant le contenu des photographies représentant ce qui était considéré comme un paysage i.e. l’occupation des sols, le niveau de complexité…




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Les vignerons du Layon adoptent des stratégies de communication variées au regard du contenu photographique de leur site internet. La représentation du vin lui-même semble être un élément central. Cela répond à l’importance qui lui est accordé pour motiver un achat par les visiteurs interrogés (Fig. 3). Des réserves demeurent encore néanmoins quant à la forme de représentation de la boisson, entre la photographie d’une bouteille ou une mise en situation. La dimension traditionnelle et historique de la production (récolte manuelle) est également prégnante dans le choix potentiel d’achat des visiteurs, rappelant un certain « folklore » entourant viticulture qui a déjà pu être décrit par le passé.

En termes de paysages, les vignerons tendent à les représenter dominés par les parcelles de vigne, lieu de travail, de vie et de production. Parfois, seules les parcelles du vignoble sont montrées. Pourtant, la représentation d’un paysage plus large apparaît dans les préférences esthétiques des visiteurs interrogés, qui tendent à apprécier des paysages diversifiés où l’espace est partagé entre la vigne et d’autres occupations des sols (Fig. 3). Les répondants se montrent également conscients du rôle des composantes paysagères et du rôle des pratiques culturales (enherbement) visibles pour la biodiversité des agroécosystèmes viticoles (Fig. 3). Ces éléments peuvent par ailleurs motiver une préférence esthétique.




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Il semble donc que les visiteurs, potentiels acheteurs de vin local, aient des compétences leur permettant d’apprécier les paysages à la fois en termes esthétiques et en termes écologiques. Compte-tenu des tendances actuelles en termes de consommation, les viticulteurs pourraient avoir tout intérêt à développer des pratiques de gestion des vignobles présentant un intérêt écologique et paysager. Cette étude a également été l’objet d’une analyse économique actuellement en préparation, qui montre qu’en termes de rentabilité, les vignerons de l’AOC Coteaux du Layon ne perdraient pas à intégrer un système de vente direct couplé à un enherbement des parcelles (Plaas et al., in prep.). Vu les enjeux touristiques existant dans cette région, les politiques publiques, au moins au niveau local, pourraient se saisir de ces questions pour favoriser la lisibilité des paysages et la visibilité des vignobles qui participent à les former.


>>> Lire sur le même sujet l'article paru dans Ouest France le 09/11/18 : Biodiversité. Des chercheurs passent le vignoble au crible




Référence
Hervé M., Boudes P., Cieslik C., Montembault D., Jung V., Burel F., Cluzeau D., Winter S., Nicolai A. (2018). Landscape complexity perception and representation in a wine-growing region with the designation of origin in the Loire Valley (France): A cultural ecosystem service? Renewable Agriculture and Food Systems, 1-13. doi:10.1017/S1742170518000273




Contact OSUR
Morgane Hervé (ECOBIO) / @
Annegret Nicolai (Agrocampus Ouest, SAS, ECOBIO) / @
Alain-Hervé Le Gall (multiCOM OSUR) / @








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