La Vilaine, en plein… moissonnage !



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Depuis le 26 août, un drôle d’engin flottant - une sorte de tracteur amphibie...

Depuis le 26 août, un drôle d’engin flottant - une sorte de tracteur amphibie... - se déplace sur la Vilaine au niveau de la plaine de Baud, entre Rennes et Cesson-Sévigné, autour de la base nautique. Un « bateau-tracteur » fauche, ou plutôt faucarde la végétation qui couvre désormais la surface de l’eau : depuis plusieurs mois, une espèce de plante invasive aquatique, l’Égérie dense, prolifère sur le fleuve. Présente depuis plusieurs années, elle est particulièrement visible cette été. Gabrielle Thiébaut (ECOBIO), en charge notamment du projet européen MADMACS, qui à comprendre le rôle des macrophytes dans le fonctionnement des écosystèmes aquatiques, nous éclaire sur cette question.

Originaire d’Amérique du sud, l’égérie dense est donc une plante importée (on dit aussi exogène ou allochtone) qui se plait en Bretagne, mais elle n’est pas la seule : 28 espèces invasives sont avérées dans la région. Ces plantes introduites par l’homme ont généralement un impact négatif sur la biodiversité, la santé humaine ou les activités économiques. Il peut s’agir d’espèces littorales (ex. le séneçon en arbre), continentales (ex. la renouée du Japon, l’herbe de Pampa), ou d’espèces aquatiques ou amphibies (ex. la jussie), et donc également l’égérie dense (Egeria densa). L’introduction de ces espèces peut être accidentelle, mais la plupart du temps, l’introduction de plantes « exotiques » est volontaire : besoins de l’horticulture ou aquariophilie, car malheureusement les rejets d’aquarium sont souvent à l’origine des dispersions dans le milieu naturel (y compris pour certaines espèces animales, tortue de Floride par exemple). Il faut reconnaître que ces introductions se sont souvent faites au mieux, dans l’ignorance des déséquilibres qu’elles provoquent dans les écosystèmes, au pire dans l’indifférence, voire avec le concours des scientifiques qui ont longtemps estimé que l’acclimatation d’espèces exotiques était un gain pour la biodiversité locale...

Egeria densa fait partie de ces nouvelles invasives dont le développement a pris une ampleur considérable en 2019 à Rennes : cette colonisation exponentielle modifie profondément l’écosystème de la Vilaine mais engendre des désagréments puisqu’elle entraîne des gênes ou des impossibilités, et même des risques, dans la pratique des sports nautiques, notamment celles des kayakistes et des avironistes.

Rennes Métropole et les Villes de Cesson-Sévigné et de Rennes ont donc décidé d’employer les grands moyens : du 26 au 30 août, un bateau « tondeur-moissonneur » a procédé à l’extraction de l'égérie dense par faucardage (i.e. le fauchage des végétaux aquatiques). Un chenal d’une longueur de 1,8 km entre le Pôle France de Canoë Kayak et le chemin de Baud a ainsi été dégagé. Deux semaines supplémentaires sont programmées pour début octobre. Tout n'est pas négatif : après séchage, les plantes seront transformées en compost.

A noter qu’il s’agit donc ici de faucardage, c’est-à-dire d’une coupe suivie d’un ramassage (voir la vidéo). En effet, l’égérie est un macrophyte avec des racines. Autrement dit, il n’y a pas d’arrachage complet de la plante : la résolution du problème est temporaire et l’égérie repartira donc de plus belle au printemps prochain... à partir de ses racines ! Le faucardage présente aussi le risque de disséminer des fragments de la plante qui coloniseront ensuite le milieu aquatique par bouturage, au fil du courant. Pour éliminer l’égérie, cela supposerait de la déraciner en « griffant le sol » par dragage. Mais ce procédé a lui aussi ses inconvénients car il abîmerait le milieu naturel dans son ensemble. Bref, le problème est complexe en terme de gestion. En outre, il faudrait traiter sur l’ensemble de la Vilaine, et cela coûte très cher : les 3 semaines de faucardage programmés ont coûté 58 000 € à Rennes Métropole, les villes de Rennes et Cesson-Sévigné.

Mais pourquoi cette « explosion » particulièrement cette année ?

Deux hypothèses principales sont avancées :
- il n’aura échappé à personne que cet été 2019 est marqué par des températures chaudes et des canicules : les plantes aquatiques se sont nourris des nutriments contenus en excès dans les sédiments du lit de la Vilaine (azote et phosphore), à laquelle se sont donc ajoutés la chaleur, un ensoleillement exceptionnel et un faible courant lié à la faible pluviométrie (et donc une concentration des nutriments plus importantes) ;
- en outre, la morphologie du fleuve fortement artificialisé à cet endroit précis a pu servir de catalyseur : en effet, un canal large et rectiligne est susceptible de favoriser la prolifération, là où des méandres ont un effet temporisateur.

Est-ce si grave ? Si l’on met de côté les aspects pratiques (i.e. la circulation entravée sur le cours d’eau, … qui est une vraie question en soi pour ses usagers !), d’un point de vue écologique, l’égérie ralentit sensiblement l’écoulement habituel et fait courir le risque d’un envasement accéléré, mais elle présente néanmoins des « atouts » : paradoxalement, elle est capable de stocker les nutriments dans ses tissus et peut améliorer la qualité de l’eau ; ces herbiers peuvent aussi servir d’habitat, de refuge et de source alimentaire pour la faune...

On peut néanmoins s’inquiéter pour les années à venir, car avec le réchauffement climatique, la combinaison des facteurs sera propice au développement de l’égérie (et des autres plantes aquatiques invasives d'ailleurs), avec une augmentation sensible des nuisances.



Pour en savoir plus :
>>> Plantes invasives en Bretagne : « Il est temps d’agir »  (Ouest France, 19/04/19, interview de Jacques Haury ACO)
>>> À Rennes, une plante aquatique envahit la Vilaine et inquiète les kayakistes (France3 Bretagne, 09/07/19)
>>> Rennes. Les plantes invasives de la Vilaine bientôt fauchées (Ouest France, 23/08/19)
>>> À Rennes et Cesson, la chasse aux plantes invasives ouverte dans la Vilaine (Ouest France, 26/08/19)
>>> Rennes : Envahie par les plantes invasives, la Vilaine s’en remet à un drôle d’engin (20 Minutes, 26/08/19)



Photo
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© C. Jauneau / France 3 Bretagne



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